Nicolas Bérard
À Mornant, dans la banlieue lyonnaise, les cartons s’entassent par centaines dans un entrepôt de 2000 m2.
Il y en a du sol au plafond, posés sur d’énormes étagères ou empilés
les uns sur les autres dans les allées censées permettre le passage des
chariots élévateurs.
À l’intérieur de ces cartons, se trouvent des centaines de milliers de cartouches usagées que l’entreprise Collectors a récupérées au sein des entreprises, des administrations, ou auprès des particuliers grâce aux bacs de collecte volontaire.
Législation pas appliquée
Aujourd’hui, la législation entourant ces consommables n’est pas
réellement appliquée. Le code de l’environnement précise, certes, que « toute
personne qui produit ou détient des déchets est tenue d’en assurer ou
d’en faire assurer la gestion, notamment en ayant recours aux filières
appropriées de collecte et de traitement ».
Mais cette loi, très générale, ne suffit pas à contraindre
efficacement les industriels. Il faudrait pour cela que les cartouches
d’encre soient considérées, au même titre que les piles, comme des
déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE). À l’heure actuelle, seules les cartouches qui se trouvent dans une imprimante en fin de vie suivent cette filière.
En 2005, un décret « relatif à la composition des équipements électriques et électroniques et à l’élimination des déchets issus de ces équipements »
aurait pu normaliser la situation s’il avait été mis en application.
Tous les trois ans environ, le texte est remis sur la table. Et à chaque
fois, les fabricants obtiennent un nouveau report.
Un consortium qui limite la collecte
Pour donner des gages de bonne conduite, les fabricants ont multiplié
les initiatives. En 2000, ils se sont par exemple regroupés au sein
d’un consortium pour créer Conibi, une entreprise chargée de collecter
leurs cartouches usagées (HP n’en fait désormais plus partie).
« Conibi, ça fonctionne. Mais elle collecte presque exclusivement dans les entreprises, rapporte un professionnel du secteur. Et, surtout, elle limite les collectes : elle ne doit pas dépasser un certain nombre de cartouches et de toners par an. »
En visitant les sites des grandes marques, l’internaute a pourtant
l’impression de s’adresser à des parangons de l’environnement. « Du greenwashing par excellence », moque notre professionnel.
Les multinationales mettent aussi en avant « l’accord volontaire »,
préparé de leur propre initiative, et signé en 2011. Il porte sur la
période 2012-2015 et regroupe tous les acteurs de la filière autour du
ministère de l’Environnement. Les signataires affirment leur volonté de « développer la collecte séparée et de proximité ; favoriser la réutilisation et le recyclage ; ne plus avoir recours à l’élimination ».
A priori, cette déclaration ne va pas plus loin : les six millions de
cartouches entreposées à Mornant chez le plus important collecteur
privé du pays en témoignent. À moins que Collectors ne pratique des prix
prohibitifs ?
Les fabricants doivent en effet dédommager le collecteur lorsqu’ils
viennent récupérer leurs cartouches usagées. Mais l’un des clients
l’affirme : « Collectors propose des prix tout à fait raisonnables. » Si HP et consorts refusent de venir récupérer leurs cartouches, c’est donc, selon lui, tout simplement « parce qu’ils prétendent ne pas être concernés par ces déchets ».
Des composants de plus en plus sophistiqués
Le problème, c’est que si, dans le passé, Collectors pouvait revendre
les cartouches vides directement à des recycleurs, aujourd’hui, elles
n’intéressent plus personne : de plus en plus sophistiquées, le nombre
de composants est désormais tel que leur démantèlement devient trop
compliqué. L’ajout de puces électroniques, à la durée de vie limitée,
rend de plus l’activité de re-remplissage beaucoup moins intéressante.
« Celui qui connaît le mieux sa cartouche, et qui est donc le plus à même de la réutiliser ou de la recycler, c’est le fabricant », explique Patrick Barriol, directeur des consommables de Lexmark, qui affiche une démarche très volontariste en la matière.
« L’organisation des flux de collecte, la réutilisation industrielle de composants dans la fabrication de nouveaux produits et le « recyclage matière » intégral
de ce qui ne peut pas être réutilisé nécessitent des efforts et des
investissements assez lourds. Mais nous sommes désormais parvenus à un
équilibre économique qui s’inscrit dans une démarche d’économie
circulaire. »
Les multinationales tournent le dos à leurs responsabilités
Le recyclage des cartouches n’est donc pas une chimère. À condition
de s’y intéresser, et de réaliser quelques investissements. Ce qui ne
devrait pas poser de problème à HP, par exemple, qui affichait en 2013 un chiffre d’affaires en France de 2,7 milliards d’euros.
L’année prochaine, la question de l’intégration de toutes les
cartouches d’encre au sein des déchets d’équipements électriques et
électroniques sera de nouveau posée. « Au
ministère de l’Environnement, on nous explique que, quoi qu’il arrive,
l’obligation de recycler les cartouches sera actée au plus tard en 2018,
conformément à une directive européenne. Mais la logique des
fabricants, c’est de dire : "Le plus tard sera le mieux" », explique une source bien informée.
En attendant, les cartouches usagées continuent de s’empiler par
millions dans l’entrepôt de Collectors, entreprise de quarante salariés
et dix-huit années d’existence. N’étant homologuée que pour stocker un
certain volume, le préfet pourrait de plus la mettre en demeure
d’évacuer au moins un million de cartouches de son entrepôt. Pour les
mettre où ?
Note : 1- Selon une étude réalisée en 2010 par Bio intelligence Service.

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