Le Yéti
Sans attendre que les solutions viennent
d’en haut, certains travaillent déjà, à leur façon, à l’édification du
monde d’après. Loïc Le Borgne, maraîcher bio de la première heure, est
de ceux-là.
Loïc Le Borgne - J’ai
46 ans. Depuis tout jeune, bien que mes parents ne soient pas du milieu,
j’ai toujours su que je deviendrai agriculteur. À 16 ans, j’ai suivi la
filière professionnelle qui m’a mené au BTA (Brevet de technicien agricole).
Parmi mes profs, Pierre Rabhi. J’ai suivi des stages aux quatre coins
de la France. J’ai été définitivement convaincu au bio après un stage à
Séné chez un pionnier de l’époque, Gérard Caillosse.
La philosophie de vie
Pendant cinq ans, j’ai travaillé dur pour monter une structure
rationnelle et efficace. Mais je gardais comme objectif une certaine
philosophie de vie : parvenir à limiter ma durée de travail à sept-huit
mois dans l’année pour pouvoir voyager autour du monde. Ce que j’ai
fait.
Dans les années 80, le bio en était encore à ses premiers
balbutiements. Nous n’étions pas nombreux et passions pour des marginaux
atypiques aux yeux des collègues aux méthodes conventionnelles. Mais
ils ont bientôt vu que nous produisions de la marchandise de bonne
qualité, que nous vendions plutôt bien. J’ai créé le premier marché bio
du Morbihan, à Séné.
Aujourd’hui, l’entreprise fait vivre cinq personnes à temps plein.
Plus quelques saisonniers dans les moments forts. Nous commercialisons
notre production directement, sans passer par des intermédiaires. Moitié
sur les marchés, moitié dans un local bio regroupant plusieurs producteurs. Et nous parvenons à nous assurer huit semaines de vacances par an.
Une bio à deux vitesses
Aujourd’hui, dans le Morbihan, environ 30 % des nouvelles créations
d’entreprises agricoles se fait sous label bio. Et la Bretagne est la
seconde région de France en matière de production bio, après
Rhône-Alpes. Les deux régions les plus polluées de France par les excès
du productivisme sont celles où l’on bascule le plus vers le bio !
Dans le Morbihan, beaucoup travaillent en vente directe. Mais dans le
Finistère, une grosse proportion de la commercialisation passe par les
coopératives agricoles et les centrales d’achat. Ce qui se dessine,
c’est une bio à deux vitesses : la bio paysanne et la bio
industrialisée. La bio rigoureuse défendue par la FNAB (Fédération nationale d’agriculture biologique)
et celle de la Grande distribution qui cherche à faire alléger le
cahier des charges du label et à délocaliser la production pour des
raisons de rentabilité.
Pour l’instant, la bio paysanne tient plutôt bien le choc, surtout
dans un domaine comme le maraîchage où on est sur du produit frais,
difficilement délocalisable. Nous sommes beaucoup plus fragiles sur les
produits de plus longue conservation, la pomme de terre, l’oignon…
Aujourd’hui, je suis raisonnablement optimiste. La bio même
industrielle, c’est quand même un moindre mal par rapport à
l’agriculture productiviste conventionnelle. Tous les pays européens
sont de plus en plus sensibilisés à la question, souvent plus qu’en
France. Les aides de l’État, mais aussi de l’Union européenne pour le
bio grignotent sur la part de l’agro-alimentaire industriel, quoiqu’on
pense de l’influence des lobbies, et pas seulement en faveur de la bio
industrielle.
Pour bien comprendre, il faut savoir qu’on est sur du long terme. Dix
ou vingt ans, en terme d’évolution d’une politique agricole, ce n’est
rien ! Or cette évolution aujourd’hui me paraît positive. Les progrès
depuis les années 70 ont été considérables. Il y a une prise de
conscience. Ce que je constate, c’est que certains de mes collègues
maraîchers conventionnels viennent parfois m’acheter mes produits à moi
ou cultivent leur propre jardin en bio pour leur consommation
personnelle !
C’est un combat que doivent mener les agriculteurs responsables. Mais
le lecteur, qui est aussi un consommateur, doit comprendre que la
bataille ne peut être gagnée qu’avec son soutien actif.
La chance des pays du Sud
Ce que je voudrais rajouter, et c’est un sujet qui me touche
beaucoup, c’est que la bio conviendrait particulièrement aux pays
pauvres du Sud par rapport aux climats qu’ils ont. Je connais bien
l’Afrique de l’ouest où je suis intervenu plusieurs fois, au Burkina
Faso notamment.
Dans des pays où il fait une moyenne de 30° Celsius avec une forte
humidité — Bénin, Côte d’Ivoire, Togo, Ghana, etc. — la décomposition de
la matière organique, le compost, est grandement facilitée. Parfait
pour la culture des fruits, bananes, oranges, citrons, du cacao, du
café…
Dans les régions subsahéliennes où il fait super sec tout au long de
l’année, mais où il serait tout à fait possible de stocker et de
conserver l’eau des fortes pluies estivales, on pourrait aisément, avec
un peu de formation et d’organisation, faire pousser des légumes,
patates, tomates, sans problème de maladies, ni, surtout pas, besoin
d’engrais.
Que la consommation de légumes n’entre pas encore dans les habitudes
africaines est un problème secondaire. Il y a quarante ans, les Français
ne consommaient guère non plus d’aubergines ou de tomates. Le problème,
c’est le manque de formation et le fait que les Occidentaux
monopolisent les meilleures terres pour la culture du coton qui servira à
confectionner leurs jeans, ou font pression pour que les Africains leur
fournissent des haricots frais à Noël.
Moi, je trouve révoltant de voir autant de gens souffrir de la famine
dans des pays si riches en possibilités agricoles, sans que personne ne
réagisse sur le long terme.
Le Yéti


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire