L’alambic n’a pas eu
besoin de chauffer beaucoup pour distiller cet extrait concentré de
bile. En peu de phrases, Bernadette Chirac, ce condensé de méchanceté
avec un sac à main, a vitrifié Alain Juppé, adversaire naturel de son
champion Nicolas Sarkozy qui, pourtant, ne tiendrait pas deux rounds
dans l’arène de « Game Of Thrones ». « Il n’attire pas les gens, les amis, les électeurs éventuels. Il est très très froid », a-t-elle lâché du bout de ses lèvres, minces comme des rebords de plaie.
Venant d’une femme aussi chaleureuse
qu’un cilice janséniste, l’accusation pourrait faire sourire. Mais le
meilleur vient après. Dans son souci de déconsidérer celui que son
Jacques de mari considérait comme « le meilleur d’entre nous », elle a clairement mis en doute sa détermination à partir au combat. « On verra bien, qui vivra verra »,
a-t-elle grincé comme une roue de charrette laissant entendre – secret
de Polichinelle – pour qui elle aimerait voter. La vieillesse est un
suffrage. On ne sera pas assez taquin pour se demander comment
l’ex-première lame peut à la fois conseiller à Nicolas Sarkozy de
prendre de la hauteur et de ne pas se présenter à la présidence de l’UMP et se transformer en Tatie Danielle de la droite pour éliminer ceux qui osent s’opposer à sa marche triomphale.
Passons sur cette leçon d’ingratitude de celle qui s’est
rêvée, dans un moment d’égarement, être une Hillary Clinton à la
française sous prétexte qu’elle avait remporté un canton corrézien par
la grâce des pouvoirs publics. Pour être vraiment le prince, le prince
doit faire preuve d’arbitraire. La logique du pouvoir est aussi une
logique de cruauté. Bernadette Chirac a donc vite oublié que le brave
Alain Juppé a autrefois porté le large chapeau du maire de Paris et
supporté les ennuis judiciaires qui les accompagnaient. En revanche,
elle s’est parfaitement souvenue de l’arrangement financier piloté par
Nicolas Sarkozy permettant aux époux Chirac d’être secourus par l’UMP
lorsqu’il a été question de rembourser les détournements de fonds
publics dus aux emplois fictifs. Et c’est la même personne qui, avec une
mine gourmande, lorgne chaque année sur nos pièces jaunes.
Le plus baroque dans cette
histoire est que l’ex-première dame qui aiguise le moindre de ses
propos, est convoquée régulièrement pour être la pythie de la droite. Ce
qui, au passage, en dit plus qu’un long discours sur son état. Avec sa
coiffure de chef iroquois sur le sentier de la guerre et ses lunettes
fumées de conducteur de tank, on la croirait sortie d’un univers à la Mad Max.
Gageons que nous n’avons pas fini de la voir dans les meetings, dressée
comme le totem d’un dieu jaloux. Gageons aussi qu’à chacune de ses
interventions va fuser la même question : mais pourquoi donc est-elle si
méchante ?
« La méchanceté, c’est le mal devenu une habitude », écrit Michaël Fœssel dans un petit livre salubre. [1] Plus loin, le philosophe accorde : « Il
est absurde de faire comme si la méchanceté venait d’un choix libre,
alors qu’en réalité elle provient d’une histoire singulière, certes
malheureuse, mais totalement nécessaire. » Apparemment dans le cas de Mme Chirac, nécessité fait loi.
Note
[1] La Méchanceté, questions de caractère, d’Adèle Van Reeth et Michaël Fœssel, coéd. Plon-France Culture, 150 pages, 12,50 euros


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