Mise en place en 1994 comme organisme politique de transition pour servir
de guide dans le processus d’indépendance palestinienne, l’AP s’est
transformée en bras sécuritaire servant de première ligne de défense à
l’armée israélienne, en plus de protection de ses propres intérêts.
Saeb Erekat est un personnage énigmatique. Malgré une popularité
minimale chez les Palestiniens, il est omniprésent, fait des apparitions
régulières à la télévision et s’exprime avec l’autorité morale d’un
dirigeant accompli dont l’héritage est riche en éloges et se caractérise
par une clairvoyance, une perspicacité sans faille.
Lors d’un sondage auprès des Palestiniens fait par le Jerusalem Media
and Communications Center (JMCC), très peu de temps avant le début de
l’actuelle Intifada, il n’a recueilli que 3% d’avis favorables –
comparés aux pourtant bien maigres 16% d’avis favorables de son chef,
le Président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas.
Même ceux que l’on désigne souvent comme des dirigeants de rechange –
le dirigeant du Fatah, Marwan Barghouti, et l’ancien Premier Ministre
du gouvernement du Hamas à Gaza, Ismail Haniyeh – étaient loin derrière
avec respectivement 10,5 et 9,8% des sondages.
C’était comme si les Palestiniens nous disaient à nous et à leurs
directions traditionnelles, en particulier, qu’ils en avaient assez de
la vieille rhétorique, des perpétuelles trahisons, de la corruption
éhontée et de la culture pure et simple de la défaite dans laquelle
baigne l‘élite politique palestinienne depuis une génération.
Abbas a géré sa fonction politique en se fondant sur l’hypothèse que,
tant que les Palestiniens recevaient leur salaire mensuel et se
contentaient de ses promesses creuses et de ses menaces occasionnelles –
de démissionner, de résister à Israël, de faire un discours explosif à
l’ONU, etc. – alors personne ne serait susceptible de contester son
règne dans les zones A et B – minuscules cantons à l’intérieur de la
Cisjordanie et de Jérusalem occupées par Israël.
Erekat a été le principal artisan de cette mascarade de l’AP, car
c’est lui le ‘négociateur en chef’, dont le mandat à rallonge à ce
poste précaire n’a rien négocié qui ait une quelconque valeur pour les
Palestiniens.
En 2002, j’ai suivi l’invasion israélienne des zones prétendument
autonomes sous contrôle de l’AP en Cisjordanie, lorsque Erekat en
appela, sur la chaîne de télévision arabe Al-Jazeera, au gouvernement
israélien pour qu’il fasse preuve de raison et de bon sens. Toute la
prestation de la direction de l’AP faisait la preuve, au-delà du
tragique, qu’elle n’avait aucune autorité réelle propre, et aucun
contrôle sur les évènements qui se déroulaient sur le terrain, alors que
les combattants palestiniens luttaient contre la ré-invasion de l’armée
israélienne. Il en appelait à Israël comme s’il se sentait sincèrement
trahi par son offensive militaire.
Quand Al Jazeera publia des milliers de documents secrets en janvier
2011, révélant des discussions à huit clos entre les négociateurs
israéliens et palestiniens, la part du lion de la responsabilité
revenait à Erekat. Muni d’un mandat clair de ses supérieurs, il semblait
ne pas être intéressé par de nombreuses aspirations politiques des
Palestiniens, y compris la souveraineté palestinienne sur Jérusalem-Est
occupée – l’étincelle qui mit le feu aux poudres de l’actuelle Intifada
et de la précédente.
Il offrit à Israël la « plus grande Yerushalayim de l’histoire
juive, le retour d’un nombre symbolique de réfugiés, un état
démilitarisé … que puis-je donner de plus ? » propos cités dans les
Palestine Papers.
Ce qui est particulièrement intéressant concernant Erekat, et qui
vaut aussi pour la plupart des dirigeants et responsables de l’AP,
c’est qu’en dépit du rôle dévastateur qu’ils aient jouer – qu’ils
continuent de jouer, que ce soit par incompétence politique ou pure
corruption – ils ne semblent pas disparaître. Ils peuvent changer de
fonction, graviter dans les mêmes cercles de dirigeants ratés, mais ils
tendent à refaire surface et à régurgiter inlassablement le même
discours usé, les mêmes clichés, menaces et promesses creuses.
Après être rentrés en coulisses pendant quelques semaines tandis que
les jeunes de l’Intifada descendaient dans la rue pour protester contre
l’occupation israélienne, les porte-paroles de l’AP, Erekat y compris,
sont de retour sur la scène, se livrant à ce discours totalement inepte
sur les opportunités de paix gaspillées, les deux états, comme si la
paix avait jamais été à portée de main, et si la prétendue ‘solution à
deux états’ avait jamais été une solution.
Dans une récente interview donnée à ‘UpFront’ d’Al-Jazeera, Erekat a
prévenu que l’AP était à deux doigts de fermer, comme si l’existence
même de l’AP avait en soi un quelconque mérite. Mise en place en1994
comme organisme politique de transition qui servirait de guide dans le
processus d’indépendance palestinienne, l’AP s’est transformée en bras
sécuritaire servant de première ligne de défense à l’armée israélienne,
en plus de protection de ses propres intérêts.
Des milliards de dollars plus tard, et après un entraînement
militaire intensif fourni par les Etats-Unis, le Royaume Uni, l’Italie,
et d’autres pays européens et arabes ‘modérés’, les forces de sécurité
de l’AP ont fait un magnifique travail en matière de répression de
toute dissidence chez les Palestiniens.
Alors, pourquoi Erekat met-il en garde contre l’effondrement de l’AP,
comme si la pauvre direction de Ramallah était au centre de toutes les
aspirations qu’aient jamais eu les Palestiniens ? « Très bientôt,
Netanyahou se trouvera être le seul responsable entre le Jourdain et la
Méditerranée, parce qu’il est en train de détruire l’Autorité
palestinienne » a averti Erekat.
Et alors ? Selon les conventions de Genève qui désignent Israël comme
puissance occupante, Netanyahou est, en effet, responsable de la
protection sociale, la sécurité et le bien-être des Palestiniens
occupés, jusqu’à ce qu’une solution politique juste soit garantie et
mise en œuvre, par la communauté internationale.
Utilisant la même tactique qui, avec Abbas et d’autres responsables
de l’AP fut utilisée à plusieurs reprises dans le passé, il jura que
« bientôt, très bientôt, vous allez entendre parler de décisions »
concernant la dissolution de l’AP.
Ce qu’Erekat et son cercle de Ramallah décident être la ligne de
conduite appropriée importe peu. Non seulement son discours est devenu
obsolète et ses références non pertinentes, mais toute la mascarade du
« processus de paix » d’Oslo – qui n’a rien apporté si ce n’est plus de
colonies illégales et le supplice militaire – est morte depuis
longtemps.
C’est en fait l’Intifada Al-Aqsa de 2000 qui a tué Oslo, et les dix
années écoulées entre la fin de ce soulèvement et le nouveau furent
employées à marchander ni plus ni moins, et à désespérément essayer
d’insuffler de la vie dans un ‘processus’ qui a rendu certains
Palestiniens corrompus beaucoup plus riches.
On peut espérer que l’actuelle Intifada va balayer les résidus de ce
processus mort, et dépasser purement et simplement l’AP, non pas par la
violence et la vengeance, mais plutôt par la constitution d’une nouvelle
direction formée de femmes et d’hommes de bonne volonté qui sont nés au
cœur de la Résistance palestinienne, en Cisjordanie, à Gaza et
Jérusalem.
La nouvelle direction ne peut pas être imposée d’en haut, ou
constituée après délibération avec des Arabes « modérés », mais
sélectionnée au cours d’un processus organique à la base qui soit
insensible aux allégeances factionnelles, à l’appartenance religieuse,
au genre et aux liens familiaux.
Les Intifadas palestiniennes ne libèrent pas la terre mais libèrent
les personnes qui assument leur rôle dans la lutte de libération
nationale. L’Intifada de 1936 a libéré les fellahs paysans de la sphère
des clans dominants et de leur allégeance à des régimes arabes si bien
qu’ils ont pu faire front aux Britanniques et aux sionistes ; l’Intifada
des pierres de 1987 à libéré le peuple de l’emprise des factions basées
en Tunisie, d’où la formation de la Direction Nationale Unifiée de
l’Intifada ainsi que du Hamas ; l’Intifada de 2000 a été une tentative
contrariée d’échapper aux péchés d’Oslo et à son élite investie du
pouvoir.
Quant à l’Intifada actuelle, pour qu’elle remporte un certain succès
initial, elle doit trouver le moyen d’écarter totalement ceux qui se
sont arroger la prérogative de négocier les droits palestiniens et de
s’enrichir aux dépends du peuple palestinien pauvre et opprimé.
Si l’Intifada se veut fidèle à elle-même, elle doit s’efforcer de
rompre non seulement l’hégémonie sur le discours politique palestinien
injustement accaparé par Erekat et ses pairs, mais aussi briser les
frontières politiques, et unir tous les Palestiniens autour d’un tout
nouveau programme politique.
Il y a de nombreux opportunistes prêts à s’emparer de l’actuelle
mobilisation en Palestine, à utiliser comme ils l’entendent les
sacrifices consentis par le peuple, et en fin de compte retourner au
statu quo comme si du sang n’avait pas été versé et comme si
l’oppression n’était pas toujours en vigueur.
Après avoir réitéré son soutien à la solution à deux états, qui n’est
maintenant qu’un mirage qui s’étiole, Erekat a déclaré à Al-Jazeera,
« Nous soutenons totalement notre peuple et son exigence de liberté. »
Je ne le pense pas, M. Erekat. Vingt ans suffisent à montrer que ceux
qui ont participé à l’oppression de leur peuple, ne peuvent
certainement pas être les avocats de la liberté de leur peuple.
* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis
plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias,
auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net
Photo : APA/Issam Rimawi - Les flics d’Abbas bloquent des manifestants voulant atteindre le
siège de l’Autorité palestinienne dans la ville de Ramallah en
Cisjordanie, le 1er Juillet 2012 -
Info Palestine

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