À la fin de 2009, le philosophe Alain Badiou – le philosophe
français vivant le plus traduit au monde – avait accepté pour la
première fois de débattre avec Alain Finkielkraut. Un dialogue publié
dans « l’Obs », et qui fut à l’origine d’un livre paru l’année suivante:
« L’explication. Conversation avec Aude Lancelin » (éditions Lignes,
2010). Aujourd’hui il refuse ses invitations et s’en était expliqué en
novembre 2015 dans un courrier rendu public.
Finkielkraut ayant trouvé le moyen d’attirer une fois de plus les caméras sur sa personne
(à commencer par celle des membres d’un cercle d’extrême-droite qui
l’escortaient comme par hasard) en participant à une manœuvre pour jeter
le discrédit sur le mouvement “La Nuit Debout” à Paris, il vaut la
peine d’y revenir ici, dans la mesure où Alain Badiou établit avec
beaucoup de sagacité le lien entre le “phénomène Finkielkraut”, Israël et la cause palestinienne.
« Lors des discussions, publiques et publiées, que nous avons eues
naguère, je vous avais mis en garde contre le glissement progressif de
votre position, et singulièrement de votre crispation identitaire, que
je savais être à l’époque sans doute déjà très réactive, mais que je
considérais comme loyale et sincère, du côté d’un discours qui
deviendrait indiscernable de celui des extrêmes-droite de toujours.
C’est évidemment le pas que, malgré mes conseils éclairés, vous avez franchi avec le volume «L’Identité malheureuse» et le devenir central, dans votre pensée, du concept proprement néo-nazi d’État ethnique*.
Je n’en ai pas été trop surpris, puisque je vous avais averti de ce
péril intérieur, mais, croyez-le, j’en ai été chagriné : je pense
toujours en effet que n’importe qui, et donc vous aussi, a la capacité
de changer, et – soyons un moment platoniciens – de se tourner vers le
Bien.
Mais vous vous êtes irrésistiblement tourné vers le Mal de notre
époque : ne savoir opposer à l’universalité, abstraite et abjecte, du
marché mondial capitaliste, que le culte, mortifère dès qu’il prétend
avoir une valeur politique quelconque, des identités nationales, voire,
dans votre cas, «ethniques», ce qui est pire.
J’ajoute que votre instrumentation sur ce point de « la
question juive » est la forme contemporaine de ce qui conduira les Juifs
d’Europe au désastre, si du moins ceux qui, heureusement, résistent en
nombre à cette tendance réactive ne parviennent pas à l’enrayer*.
Je veux dire, la bascule du rôle extraordinaire des Juifs dans toutes
les formes de l’universalisme (scientifique, politique, artistique,
philosophique…) du côté du culte barbare et sans issue autre que
meurtrière d’un État colonial. Je vous le dis, comme à tous ceux qui
participent à ce culte : c’est vous qui, aujourd’hui, par cette brutale
métamorphose d’un sujet-support glorieux de l’universalisme en
fétichisme nationaliste, organisez, prenant le honteux relais de
l’antisémitisme racialiste, une catastrophe identitaire sinistre.
Dans le groupe des intellectuels qui vous accompagnent dans cette
vilenie anti-juive, on me traite volontiers d’antisémite. Mais je ne
fais que tenir et transformer positivement l’universalisme hérité non
seulement d’une immense pléiade de penseurs et de créateurs juifs, mais
de centaines de milliers de militants communistes juifs venus des
milieux ouvriers et populaires. Et si dénoncer le nationalisme et le
colonialisme d’un pays déterminé est « antisémite » quand il s’agit d’Israël,
quel nom lui donner quand il s’agit, par exemple, de la France, dont
j’ai critiqué bien plus radicalement et continûment, y compris
aujourd’hui, les politiques, tant coloniales que réactionnaires, que je
ne l’ai fait s’agissant de l’État d’Israël ?
Direz-vous alors, comme faisaient les colons en Algérie dans les
années cinquante, que je suis «l’anti-France» ? Il est vrai que vous
semblez apprécier le charme des colons, dès qu’ils sont israéliens.
Vous vous êtes mis vous-même dans une trappe obscure, une sorte
d’anti-universalisme borné et dépourvu de tout avenir autre
qu’archi-réactionnaire. Et je crois deviner (je me trompe ?) que vous
commencez à comprendre que là où vous êtes, ça sent le moisi, et pire
encore.
Je me dis que si vous tenez tant à ce que je vienne à l’anniversaire
de votre émission [1] (à laquelle j’ai participé quatre fois, du temps
où vous étiez encore fréquentable, quoique déjà avec quelques
précautions), ou que je participe encore à ladite émission, c’est que
cela pourrait vous décoller un peu de votre trou.
« Si Badiou, le philosophe platonicien et communiste de service,
accepte de venir me voir dans la trappe où je suis » – pensez-vous
peut-être – « cela me donnera un peu d’air au regard de ceux, dont le
nombre grandit, qui m’accusent de coquetterie en direction du Front
National. »
Voyez-vous, j’ai déjà été critiqué dans ce que vous imaginez être mon
camp (une certaine « gauche radicale », qui n’est nullement mon camp,
mais passons) pour avoir beaucoup trop dialogué avec vous. Je maintiens,
sans hésitation, que j’avais raison de le faire. Mais je dois bien
constater, tout simplement, que je n’en ai plus envie.
Trop c’est trop, voyez-vous. Je vous abandonne dans votre trou, ou je
vous laisse, si vous préférez, avec vos nouveaux « amis ». Ceux qui ont
fait le grand succès des pleurs que vous versez sur la fin des « États
ethniques », qu’ils prennent désormais soin de vous. Mon espoir est que
quand vous comprendrez qui ils sont, et où vous êtes, le bon sens, qui,
si l’on en croit la philosophie classique, est le propre du sujet
humain, vous reviendra.
Note
* les passages en gras sont soulignés par nous — NDLR
[1] Alain Finkielkraut anime une émission de radio hebdomadaire intitulée “Répliques” sur France-Culture, où il supporte précisément assez mal la réplique, puisqu’y sont essentiellement invitées des personnalités dont il partage les vues réactionnaires, étant entendu que le seul vrai sujet de l’émission est Finkielkraut lui-même.
pourlapalestine.be

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