Toutes les formes de lutte contre l’occupation illégale de la Palestine
qui dure depuis des décennies sont systématiquement qualifiées de « terrorisme » par Israël, et la campagne internationale de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS),
pourtant non violente, fait l’objet d’intimidations, voire
d’interdictions dans plusieurs pays occidentaux, dont la France. Tout
indique donc qu’il n’y a aucun moyen qui puisse être considéré comme une
forme légitime de résistance à l’occupant israélien, explique l’avocat
du lanceur d’alertes Edward Snowden.
Tout le monde a bien compris à présent que le mot « terrorisme »
est un terme de propagande adaptable à n’importe quoi. Il n’a pas de
sens déterminé et n’est pas cantonné à une situation particulière.
Pourtant, son application récente à une recrudescence de la violence
ciblant les soldats de l’occupation israélienne en Cisjordanie est si
manipulatrice et abusive que cela vaut la peine de la mettre en
évidence.
Israël occupe militairement la Cisjordanie depuis des dizaines
d’années — et toujours Gaza, de fait. Cette occupation est illégale au
regard du droit international et les Nations unies demandent
régulièrement au gouvernement israélien de quitter le territoire
palestinien. Les plus ardents défenseurs d’Israël eux-mêmes admettent
que la Cisjordanie est sous un régime d’occupation belligérante et que
l’entreprise de colonisation est, et a toujours été, clairement illégale
au regard du droit international. En dépit de ce consensus mondial, les
colonies israéliennes continuent de s’étendre
à grande vitesse. Israël ne fait aucun effort significatif pour
négocier un accord visant à mettre fin à l’occupation, et désormais, les
principaux ministres s’y opposent même ouvertement.
En réponse à cet état de fait, il y a eu en 2015 une série d’attaques de Palestiniens contre des soldats israéliens en Cisjordanie1. Dans la presse américaine de l’« Israeliland », les Palestiniens attaquant des soldats israéliens sont invariablement appelés « terroristes » et leurs attaques qualifiées de « terrorisme ».
Pour ceux qui, comme moi, dénoncent depuis longtemps le fait que le terme « terrorisme » n’a quasiment plus d’autre signification que « violence exercée par des musulmans contre l’Occident et ses alliés »,
et pas d’autre but que de délégitimer la violence d’un côté tout en la
justifiant de l’autre, y a-t-il preuve plus éclairante que celle-ci ? Dans quel sens acceptable peut-on parler ici de « terrorisme » ? Si la lutte contre une armée d’occupation est du « terrorisme »,
tout simplement parce que l’armée appartient à Israël et que les
attaquants sont Palestiniens, la façon dont ce terme est exploité
n’est-elle pas incroyablement évidente ?
Les États-Unis ont souvent agi de la même façon : envahir et occuper
des pays comme l’Irak et l’Afghanistan puis étiqueter quiconque lutte
contre leurs armées d’occupation comme « terroristes »,
éventuellement en les emprisonnant à Guantanamo pour cela. Inutile de
le dire, les Américains comme les Israéliens (ainsi que la plupart des
autres peuples) se réservent le droit absolu de combattre toute armée
étrangère qui envahit leur territoire. Hollywood, dans les années 1980,
produisit un film intitulé Red dawn (L’aube rouge), qui imaginait
l’occupation des États-Unis par l’Union soviétique et ses alliés
nicaraguayens et cubains. Il raconte l’histoire de citoyens américains
héroïques qui, sous la conduite de lycéens, mènent une guérilla contre
les troupes occupantes, tuant des dizaines et des dizaines de soldats.
On imagine sans peine la confusion générale et l’indignation qui
auraient suivi si quelqu’un avait accusé les cinéastes de glorifier le
terrorisme et diabolisé les résistants américains en les requalifiant en
terroristes.
Ainsi, quand des Américains résistent à l’occupation militaire en se
battant sur leur propre sol, ce sont de nobles héros. Mais quand ce sont
des Palestiniens qui le font, ce sont des terroristes. Ce discours
assimile sciemment les Palestiniens qui résistent à l’occupation en
luttant contre l’armée israélienne à Al-Qaida et à l’organisation de
l’État islamique (OEI),
et postule donc que tout usage de la force par les Palestiniens — même
sur le territoire palestinien, même dirigé exclusivement contre des
cibles militaires israéliennes — est illégitime.
Si la résistance violente est illégitime et si c’est du « terrorisme », qu’en est-il des autres moyens de résister à l’occupation israélienne ?
La voie de la non-violence adoptée par des militants palestiniens et
leurs amis et soutiens dans le monde entier est la campagne de boycott,
désinvestissement, sanctions (BDS)
dirigée contre Israël, sur le modèle de la mobilisation internationale
qui a contribué à la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud dans
les années 1980 (un régime qui, soit dit en passant, était l’allié
fidèle des États-Unis et d’Israël). Pourtant, il y a une campagne très réussie de la part d’Israël et de ses alliés américains non seulement pour décréter le boycott illégitime, mais pour le proscrire carrément. Les organismes officiels adoptent des règlementations pour censurer et interdire la campagne BDS en l’assimilant à de l’antisémitisme même si, comme l’écrit le fervent ami d’Israël qu’est Eric Alterman dans le New York Times, « elle compte dans ses rangs un grand nombre de jeunes juifs ».
The Intercept et d’autres médias ont rapporté à plusieurs reprises des actions gouvernementales et universitaires pour interdire le militantisme BDS
au motif qu’il s’agit d’antisémitisme. En Californie, les dirigeants du
plus important complexe universitaire national viennent d’adopter une
résolution qui affirme avec force que le BDS
est antisémite et donc en violation de l’éthique universitaire. À New
York, récemment, des dizaines de législateurs des deux partis2 ont exigé que l’université de la ville de New York (City University of New York, CUNY) cesse de financer un groupe pro-palestinien ; une décision dénoncée par le groupe de parole FIRE du campus de l’université. Le premier ministre canadien Justin Trudeau a annoncé que le BDS « n’avait pas sa place sur les campus canadiens ». En France, les gens sont arrêtés comme de vulgaires criminels sous l’accusation d’« incitation à la haine » parce qu’ils portent des t-shirts avec des slogans en faveur du BDS.
Des mesures ont été prises au Royaume-Uni pour interdire légalement
tout soutien à des mouvements pro-boycott. Plusieurs lois et
propositions de lois en Israël interdisent tout plaidoyer en faveur du
mouvement et les militants sont empêchés d’entrer dans le pays.
Si lutter contre les forces d’occupation israéliennes est condamné en tant que « terrorisme » et si le boycott non violent d’Israël est interdit en tant que manifestation de l’« antisémitisme »,
alors qu’est-ce qui peut être considéré comme un moyen légitime pour
les Palestiniens et ceux qui les soutiennent de résister et de tenter
d’en finir avec une occupation israélienne illégale qui dure depuis des
décennies ? La
réponse est : rien.
Les Palestiniens sont obligés de se soumettre à
Israël comme on ne l’exigerait jamais d’aucun autre peuple dans des
conditions similaires. Toutes les formes de résistance à l’occupation
israélienne sont considérées comme illégitimes. C’est manifestement tout
ce qu’il y a à comprendre.
Notes
1NDLR. Les attaques de Palestiniens durant l’« Intifada des couteaux »
qui se poursuit depuis quelques mois ne sont pas menées que contre des
soldats ni uniquement en Cisjordanie occupée. Mais soldats (et colons)
fournissent de loin le plus gros contingent des victimes et celles-ci
sont massivement agressées en Cisjordanie.
2NDLT. Conservateurs et démocrates.
Texte original : « Fighting Israeli Occupying Forces Is “Terrorism.” Boycotting Is “Anti-Semitism.” What’s Allowed ? », The Intercept, 3 avril 2016. Traduit de l’anglais par Françoise Feugas.
Journaliste, co-fondateur du journal en ligne The Intercept et avocat spécialisé en droit constitutionnel. Son dernier livre, No Place to Hide, a pour sujet l’affaire Snowden, dont il est le défenseur.
Site : The Intercept

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