L'architecte Cyrille Hanappe s'oppose au démantèlement de la «jungle» où vivent 10 000 personnes. Elle représente selon lui plus un apport qu’une charge pour une métropole en déshérence économique.
Alors que nous sommes tous frappés par la destruction de cités dans
les pays en guerre, il est une ville que le gouvernement se prépare à
faire disparaître : ville des migrants, des exilés, de ceux qui fuient
la misère et la guerre, de ceux qui n’ont plus rien, elle est forte de 10 000 habitants,
comparable par la taille à la ville de Fontainebleau. Cette ville,
c’est la «jungle» de Calais. Elle est le seul endroit en France où ils
peuvent dormir sans craindre de se faire agresser aux petites heures du
jour, le seul endroit où ils peuvent être sûrs de dormir encore le
lendemain.
La Jungle est la ville de l’entraide
C’est la ville où ils savent que les associations seront là pour les
soutenir et leur donner des conseils qui ne les condamneront pas à un
retour forcé à l’endroit qu’ils ont eu tant de mal à fuir. La «jungle»
est la ville de l’entraide, de la cigarette vendue à l’unité, du plat
distribué gratuitement, de la rencontre des frères d’infortunes et des
conseils et des bons plans, celle de la solidarité, de l’échange et du
soutien.
Les commerçants et les édiles locaux auront beau se plaindre, la
«jungle» de Calais constitue plus un apport qu’une charge pour une
métropole en déshérence économique, dont les commerces de centre-ville
périclitent et qui est désertée par les industries. Loin d’avoir été un
poids pour la ville de Calais, un calcul simple montre que rien que pour
se nourrir, 10 000 migrants mangent au minimum pour cinq euros par
jour, et contribuent ainsi, sur 365 jours, à un chiffre d’affaires
annualisé de plus de 18 millions d’euros pour les seuls commerces de
bouche. Qu’elle leur arrive par l’intermédiaire d’associations ou par
les restaurants afghans, cette nourriture a bien été achetée quelque
part et la TVA reversée au moment de son achat dans le dernier commerce
officiel. Les nombreux bénévoles du monde entier ainsi que les forces de
police consomment dans les commerces, restaurants et hôtels de la
ville.
En octobre 2015, alors qu’il y avait «seulement» huit compagnies de CRS, soit 1 120 policiers, un article du journal Nord Littoral
nous apprenait que leur coût était de 120 euros par jour, soit cette
fois, un chiffre annualisé de près de 50 millions d’euros. De même, la
construction des abris par les associations a été chiffrée à 2 millions
d’euros, chiffre qui ne comprend pas les constructions des exilés
eux-mêmes ni les bâtiments communs construits par les différentes ONG
qui tripleraient probablement ce chiffre.
100 millions injectés dans l’économie de Calais
Il faut également prendre en compte les emplois directs induits, que
ce soit dans le domaine de la gestion du centre d’accueil Jules-Ferry ou
le centre d’accueil provisoire et des associations professionnelles
investies dans le camp : environ 200 emplois qui, même s’ils étaient
tous au smic, correspondent à une somme de 3,7 millions d’euros. Les
millions investis dans la mise en place de murs et de camps l’ont été de
facto dans l’économie locale, à commencer par les 25 millions du camp
de conteneurs, ou les 2,3 millions du mur anglais de la honte. Au total,
on en est ici à une somme qui dépasse les 100 millions d’euros injectés
dans l’économie calaisienne.
À lire aussi: «Jungle» de Calais: lieu de nulle part
En interne, une vie urbaine s’est organisée avec ses restaurants, ses
lieux de rencontre, ses lieux de culte de toutes religions, ses lieux
de culture et d’échange, ses écoles. Une architecture s’est mise en
place, architecture liée aux fonctions aussi bien qu’aux cultures des
personnes, notamment les généreuses «courées» des Soudanais ou les
grands restaurants afghans. Architecture savante aussi, quand les
Erythréens construisent une magnifique église, le Nigérian Zimako Jones
édifie une généreuse école, une association de jeunes architectes
britannique bâtit un jardin d’enfants qui rappelle un bâtiment de Le
Corbusier.
La présence des mafias n’est pas hégémonique loin s’en faut et n’est
que le résultat de l’abandon de toute forme de régulation publique et de
travail de terrain par la police, qui ne veut y exercer que par
l’intermédiaire de la violence brute et désincarnée de ses «Robocop» et
des gaz au poivre largués à toute heure, alors que nombre d’habitants ne
cessent de réclamer une présence «normale» de la police.
10 000 personnes privées de logement
Les 12 000 places en centres d’accueil et d’orientation (CAO)
promises par le gouvernement sont inexistantes pour le moment, mais
surtout ne sont en rien des logements, la durée maximale de séjour y est
de quatre semaines, et les dispositifs d’accueil en sortie sont tout
simplement inexistants. Ce sont donc 10 000 personnes qui vont être
violemment privées de logement, à partir de la semaine prochaine.
Quel est le mot pour désigner la destruction de 10 000 abris et le
déplacement de populations vers des lieux de vie qu’elles n’ont pas
choisis ? L’article 25 de la Convention des droits de l’homme fait
obligation à tout Etat d’assurer le logement de tous, et c’est lui qui
fonde la loi Dalo… mais quand l’Etat détruit des logements, c’est aller
directement contre cette même déclaration…
Ces logements de la «jungle» sont certes imparfaits, ils exposent
ceux qui les habitent à nombre de risques, mais ils ont le mérite
d’exister et de porter l’entraide et le lien social qui existent entre
les différents groupes qui vivent sur place ainsi qu’avec les bénévoles
et associatifs qui connaissent le lieu. L’urbicide de la «jungle» de
Calais, c’est la destruction de la ville des pauvres.
Cyrille Hanappe a lancé une pétition en ligne sur Change.org: «Monsieur le président de la République: ne détruisez pas la “jungle” de Calais sans une meilleure solution de logement»


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