Quand en 2012, Manuel Valls fut nommé ministre de l’Intérieur, de
nombreux observateurs s’étonnèrent de son manque d’empressement à
débarrasser les services de sécurité de leurs responsables sarkozystes.
On vit à l’œuvre les mêmes réseaux, les mêmes amitiés et les mêmes
méthodes. Et le sentiment résigné d’une seule politique possible.
Pourtant, si on pose un instant le regard sur le domaine de la lutte
antiterroriste, qui révèle si bien les ressorts intimes de tout régime
politique et dévoile la nature profonde des hommes et des États, on
mesure l’impasse dans laquelle ce pouvoir néo-conservateur nous a
placés.
Après les attentats qui ont endeuillé notre pays ces derniers mois, là où nous attendions du discernement, nous eûmes de la fébrilité :
fuite dans l’état d’urgence, hystérisation du climat sécuritaire,
vocabulaire guerrier, postures vengeresses, avec ses conséquences sur la
dramatisation de la menace et les fractures confessionnelles. La
brutalité n’est pas la force, elle est même souvent un aveu de
faiblesse.
Là où nous attendions une stratégie nationale, nous eûmes droit à l’habituel suivisme atlantiste :
importation du concept sulfureux et imprécis de « lutte contre la
radicalisation », qui, érigé en totem, nous a fait passer d’une police
de l’acte à une police du comportement, promotion du PNR, pourtant conçu
à l’origine comme un outil d’espionnage au profit des agences
américaines, alors que celles-ci écoutaient sans protestation aucune nos
dirigeants nationaux, refus de l’asile opposé à Edward Snowden puis à
Julian Assange.
Et finalement, là où nous attendions de la dignité, nous
eûmes droit à un opportunisme n’ayant rien à envier aux grosses ficelles
de la droite sécuritaire : lutte antiterroriste tenant lieu de
communication, prime à l’émotion voire à la bêtise avec le refus de
toute analyse sérieuse, interventions pleurnichardes, débat nauséabond
autour de la déchéance de nationalité, tentatives d’union sacrée.
Or, quelles seraient les premières mesures phares qu’il conviendrait de mettre en place pour revenir à notre modèle républicain ?
Il faudrait en premier lieu que l’État reprenne ses esprits et retrouve son sang-froid.
Non, nous ne sommes pas « en guerre » contre l’« islamisme » ou bien
encore le « djihadisme ». C’est une fable qui traduit autant le désarroi
que l’impuissance du gouvernement. Ce sont des propos à la fois
indignes et mensongers.
Indignes car ce sont nos enfants que nous jetons les uns contre les
autres. Les enfants perdus d’une République qui, faute d’autorité et
d’idéal, ne cesse par ailleurs de se radicaliser dans toutes ses
composantes.
Mensongers car chacun sait que l’Islam n’est pas en jeu ici. Les
musulmans eux-mêmes sont fatigués de le répéter depuis des années.
Cessons dès lors ces sous-entendus malsains, cessons d’opposer au
terrorisme dur de la violence ce terrorisme mou de l’amalgame.
À un deuxième niveau, il conviendrait de promouvoir le rôle des deux contre-pouvoirs que sont le Parlement et l’Université.
Le pouvoir exécutif assure la sécurité du pays au nom du peuple
français et c’est donc avant tout devant ses représentants que les
responsables des services doivent rendre des comptes. Ainsi serait-il
nécessaire d’augmenter les pouvoirs de la délégation parlementaire au
renseignement afin qu’elle puisse juger d’elle-même de l’état réel de la
menace et des axes de travail des services concernés.
D’autre part, il faut replacer l’intelligence et la raison au cœur de
la lutte antiterroriste. Non pas en faisant l’aumône de quelques
bourses universitaires, de quelques contrats, ou en nommant quelque
conseiller du prince, mais en créant un véritable établissement public,
indépendant, pluridisciplinaire, capable de repenser l’ensemble de la
doctrine, d’évaluer la menace sans être juge et partie et surtout de
peser sur les politiques de sécurité.
Enfin, une remise à plat de notre dispositif de sécurité s’avère urgente.
Il conviendrait par exemple de revenir à une diversification des
services, gage de qualité et de pluralité du renseignement ainsi que de
préservation des libertés publiques. Il faudrait désenclaver la
communauté du renseignement afin de fluidifier l’information
opérationnelle, et, afin de la dépolitiser, en confier la coordination
non plus à l’Élysée mais au chef de gouvernement, seul responsable des
politiques publiques dans une démocratie adulte.
En fragilisant notre tissu social par des postures identitaires d’un
autre âge, en déployant une politique antiterroriste faite d’amateurisme
et de nervosité, ce pouvoir nous a affaiblis face à la menace.
Il est
temps de redonner de la confiance à notre population et du talent à nos
services. En transformant la lutte antiterroriste en effet
d’estrade tel un vulgaire régime libéral souhaitant masquer par là sa
violence économique, ce pouvoir a renoncé à toute prétention
républicaine.
Tribune publiée dans Marianne le 7 octobre 2013
Harpocrate – Cercle de réflexion de hauts
fonctionnaires et de professionnels sur la sécurité et le
renseignement, soutenant la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
Jean-Luc Mélenchon

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