Victor Ayoli
Notre président est allé faire le charmant au sein du foutoir
moyen-oriental. Il a raison. La France ne peut y rester absente. Il a
rencontré, pendant deux heures, la nouvelle coqueluche des médias : Ben
Salman, un J3 prolongé comme lui.
Un « homme de progrès » lit-on ici et là : il permet aux femmes de
passer le permis de conduire ! Ça semble cocasse chez nous mais c’est un
énorme progrès dans ce pays outrancièrement arriéré, obscurantiste et
belliqueux. Ils ont probablement parlé de ce qui se précise comme la
grande guerre de religion du 21ème siècle qui sévit à une portée de
missile de Riyad, le Yémen, entre les deux puissances dominantes de
cette poudrière qu’est le Moyen-Orient : l’Arabie saoudite et l’Iran. Et
derrière cette dimension religieuse de confrontation entre deux des
principales branches de l’Islam – sunnites contre chiites – on retrouve
l’antagonisme millénaire, ancestral entre Arabes et Perses. Ceux-ci,
depuis 2 500 ans, sont la puissance dominante de la région. Et comptent
bien le redevenir. Pour ce faire, le rapprochement avec le monde
occidental est indispensable, d’où la souplesse stratégique qui a
débouché sur les accords sur le nucléaire iranien, voulu par Obama et
remis en cause par Trump.
L’Iran, c’est un territoire énorme de 1 648 195 km2, soit plus de
trois fois la France, s’étendant de la Turquie et de l’Irak à l’Ouest au
Pakistan et à l’Afghanistan à l’Est, de la Caspienne et la Russie au
Nord à la mer d’Oman au Sud. Près de 80 millions d’habitants, éduqués,
et parmi les toutes premières ressources pétrolières et gazières du
monde. Les forces armées iraniennes ont un effectif total de 755 000
militaires auxquels doivent s’ajouter les Pasdarans (gardiens de la
révolution) au nombre de 230 000… Ce sont 1 600 véhicules blindés, 300
avions, 3 sous-marins, etc. Du rugueux comme l’a montré dans les années
quatre-vingt, la terrible guerre contre l’Irak de Saddam Hussein. Comme
on peut le voir, c’est du lourd.
En face, l’Arabie saoudite, avec une superficie autour de 2 millions
de km2 pour une population de 30 millions d’habitants dont près du tiers
d’étrangers. C’est un pays féodal rétrograde, fanatique, où règne la
loi obscurantiste de la charia, où l’on décapite, lapide, ampute en
public. C’est aussi le premier pays exportateur de pétrole et – à ce
titre - « l’ami », l’allié des États-Unis et des Occidentaux, pas très
regardant sur la morale et s’asseyant allègrement sur les Droits de
l’Homme dès qu’il y a du pognon et du pétrole en jeu. Son armée (environ
300 000 hommes) est une des mieux équipée du monde : des milliers de
blindées parmi les plus modernes, 400 pièces d’artillerie, des sites de
missiles, des milliers d’armes guidées, 600 avions de combats, mais
encore une marine conséquente avec des corvettes modernes, des frégates,
des patrouilleurs, transports de troupes, etc... Un arsenal
impressionnant, mais encore faut-il avoir le personnel qualifié et…
motivé pour le mettre en œuvre. Mais cette armée, conçue pour des
combats frontaux, type dernière guerre mondiale, n’est pas adaptée aux
actions de guerrilla dans laquelle elle s’enlise depuis deux ans au
Yémen.
Cette guerre a été déclenchée par le dernier avatar des roitelets
féodaux au pouvoir à Ryad, le dénommé Mohammed ben Salmane al-Saoud, le
nouveau pote à Macron. Il a voulu « faire le beau » en se mêlant des
querelles internes yéménites, il en paie le prix : sept milliards par
mois !
Né de la fusion difficile du Yémen du Nord et du Sud, le Yémen est
une terre de bordel permanent, avec un pouvoir faible toujours contesté,
des mouvements rebelles, des rivalités tribales, des tentations
sécessionnistes et le territoire de naissance d’Al Qaïda qui y est
solidement implanté et s’empare de territoires entiers où elle forme les
tueurs qu’elle exporte dans le monde entier (les assassins de Charlie,
les frères Kouachi s’y étaient entraînés). Ceci sur fond de rivalité
religieuse entre sunnites (deux tiers de la population de 30 millions
d’habitants) et chiites. On ne sait plus qui y gouverne… Bref, le
foutoir. En face de la coalition menée par Ryad (Arabie saoudite,
Émirats arabes unis, Bahreïn, Koweït, Qatar, Jordanie, Soudan, et le
Maroc, soit huit pays du Machrek et du Maghreb, plus le Pakistan), les
rebelles Houthis, partisans, comme leur nom l’indique, de Abdel Malik
Al-Houthi, un leader basé dans la province de Saada (nord), de
confession zaïdite, une branche de l’islam chiite.
Et l’Iran dans ce foutoir ? Téhéran, traditionnel rival de Ryad au
Moyen-Orient, a mis en garde contre une propagation du conflit yéménite à
d’autres pays. Il arme et soutien les « rebelles ».
Et les Occidentaux dans ce bordel ? Les USA, chroniquement à côté de
la plaque, soutiennent la coalition menée par l’Arabie saoudite
(bombardement par drones, armements).
Quant à la France, espérons que Macron a rappelé à Salman que notre
pays était attaché à la préservation des accords sur le nucléaire
iranien et à l’intégrité du Liban, ce pays cher au Français. Entre les
Iraniens, puissance essentielle de la région et les pays arabes dont
Salman se voudrait le lideur, il n’a pas à choisir mais à essayer de
rapprocher. Parce que nous aurions tort de cyniquement penser que « tant
qu’ils se battent entre eux, chez eux, ils nous foutent la paix, et en
plus on leur vend des armes pour des milliards ! ».
Parce que ce chaos
va immanquablement accentuer encore la fuite de populations décimés par
la famine de ces lieux de guerre. Et elles viendront où chercher
refuge ? Devinez.

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