Erwan Manac'h
Cinq chercheurs, réunis autour de Thomas Piketty, ont compilé les
données mondiales sur les inégalités et livrent un constat qui dément la
théorie du « premier de cordée », chère à Emmanuel Macron.
C'est un travail colossal, qui a mobilisé une centaine de chercheurs à
travers le monde, et combiné les données disponibles dans 180 pays. Le «
rapport sur les inégalités mondiales 2018 », coordonné par cinq
chercheurs réunis autour de Thomas Piketty et publié ce jeudi, tente
d’apporter une « information plus rigoureuse et transparente sur les revenus et les patrimoines ».
Premier constat, les inégalités de revenus ont augmenté dans presque
toutes les régions du monde ces dernières décennies, mais à des rythmes
différents. Elles ont ainsi explosé dans les anciens pays communistes ou
« dirigistes » (Russie depuis 1990, puis Chine et Inde après 2000).
Elles suivent une courbe plus douce en Europe, où les inégalités de
revenu sont également les moins élevées : les 10 % des plus riches
captent 37 % du revenu national, contre 61 % au Moyen-Orient, région la
plus inégalitaire au monde.
Le rapport met à l’index les conséquences de quatre décennies de
politiques néolibérales. Concernant les inégalités de patrimoine, la
tendance à la baisse observable depuis un siècle s’est retournée au
moment du tournant libéral impulsé depuis les États-Unis.

Capture du Rapport sur les inégalités mondiales 2018, laboratoire sur les inégalités mondiales, 2017
Cette inversion de la courbe est due, estime le groupe d’experts, à « l’accroissement des inégalités de revenu et les transferts considérables de patrimoine public au secteur privé ».
Pour un impôt progressif
Preuve supplémentaire de l’impact des doctrines économiques, l’Europe
de l’Ouest et les États-Unis, qui affichaient des niveaux d’inégalités
de revenu comparables en 1980, se trouvent aujourd’hui « dans des situations radicalement différentes ».
La courbe du revenu capté par les 1 % d’ultra-riches est édifiante.
Elle s’envole aux États-Unis depuis trente-cinq ans (les 1% les plus
riches possèdent un cinquième de la richesse nationale en 2015). Tandis
qu’elle augmente faiblement en Europe, au dessus de 10 %.
Cela « s’explique en grande partie par une inégalité considérable
en matière d’éducation, associée à une fiscalité de moins en moins
progressive », analysent les chercheurs. Remèdes fiscaux néolibéraux, qui ont été appliqués en Europe avec moins de force.
Cette réalité tend également à se durcir, car la croissance profite
prioritairement aux plus riches. Le gâteau du revenu mondial a grossi
depuis 1980, mais les 1 % des plus riches ont capté à eux seul 27 % des
richesses nouvelles, quand les 50 % les plus pauvres se partageaient 12 %
du pactole.
Pour empêcher cette fuite en avant, les chercheurs défendent un
principe simple : l’impôt progressif. Il a le double mérite de
rééquilibrer les richesses, d’une part, et de calmer les ardeurs des
plus grosses fortunes : « La progressivité des taux […] décourage
les hauts revenus de s’approprier une part toujours plus importante de
la croissance en négociant des rémunérations excessives et en
concentrant les patrimoines. »
Autrement dit, le parfait contre-pied des politiques conduites
actuellement par Donald Trump et Emmanuel Macron, en faveur des plus
riches. Les deux Présidents ont fortement baissé l’impôt sur les
sociétés et allégé les taxes sur les plus riches (quasi suppression de
l’impôt sur les successions aux États-Unis, suppression partielle de
l’impôt sur la fortune en France), comme l’a récemment relevé Thomas Piketty sur son blog.
NB : L’étude se fonde sur une combinaison des données disponibles sur
les revenus et patrimoines totaux estimés dans les comptabilités
nationales ; les enquêtes déclaratives sur le revenu et le patrimoine
des ménages ; les données fiscales issues de l’impôt sur le revenu ;
données fiscales et administratives sur les successions et les
patrimoines et classements des grandes fortunes. Données consultables
sur wir2018.wid.world.

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