Jean-Riad Kechaou
Dimanche sur RTL, le ministre de l’Éducation nationale a lancé un
nouveau débat dont on se serait bien passé.
Les téléphones portables
seront interdits à la rentrée 2018 dans les écoles et les collèges. Cela
apparaît pour beaucoup comme une mesure importante et courageuse. C'est
pourtant un faux problème qui cache une décision inquiétante passée
inaperçue dans les médias fin novembre.
Voilà donc une nouvelle bataille à mener dans l'éducation : éradiquer
les téléphones portables dans les enceintes de nos établissements
scolaires ! Dimanche, je n'ai pas prêté attention à la déclaration sur ce sujet de Jean-Michel Blanquer au grand jury de RTL.
Peut être car le ministre de l'Éducation nationale remit en cause
lors de ce même entretien la participation des mères voilées aux sorties
scolaires, un sujet qui me tient à cœur et sur lequel je me suis déjà exprimé dans ce blog.
Que ce soit pour l'un ou pour l'autre sujet, ne nous y trompons pas,
ce sont des thèmes, le retour à une discipline plus stricte dans nos
écoles et les dangers de l'islam face à l'école laïque, qui permettent
d’opérer une belle diversion.
Une baisse historique du recrutement des enseignants en 2018
En effet, dans le même temps et alors que les indicateurs
démographiques exigent le contraire, le recrutement des enseignants va
connaître en 2018 une baisse historique, en moyenne 20 % de postes en moins à tous les concours externes du second degré, sous prétexte que ces concours ne sont plus attractifs.
Au lieu de résoudre ce problème d'attractivité de notre profession,
on réduit le nombre de poste aux concours d'enseignement car le nombre
de candidats serait insuffisant pour assurer un recrutement de qualité.
C'est d'une logique implacable. C’était d’ailleurs la raison principale de notre dernière grève de novembre.
La conséquence est simple. On précarise notre profession avec des
enseignants contractuels recrutés via Le Bon Coin, Pôle emploi ou même
via des académies qui comme à Versailles proposent des postes de
contractuels aux candidats qui s’inscrivent à la session 2018 de l’un
des concours de recrutement.
Évidemment, cette information concernant la baisse du recrutement
parue au journal officiel le 29 novembre est passée inaperçue. Le sujet
phare de la semaine, c'est donc le portable à l'école. La déclaration de
dimanche a fait mouche. Dès lundi, télévision, radio et presse écrite
évoquaient donc ce « fléau » à éradiquer.
L'interdiction du portable au collège : c'est déjà le cas...
Lundi matin, une radio m'a même contacté pour m'exprimer sur le
sujet. J'ai refusé, j'avais cours. Il aurait été cocasse de répondre en
classe devant mes élèves que le portable à l'école est un faux problème.
Oui, l'interdiction du portable est un faux problème pour la simple
et bonne raison qu'il est déjà interdit dans une grande majorité des
établissements et que cela n'engendre pas des conflits à la pelle.
Dans mon collège, l'interdiction est étendue aux couloirs et cour de
récréation. Parfois, un portable sonne en cours. Il est confisqué, remis
à la direction et l'un des responsables de l'élève doit venir le
récupérer. C'est tout.
Après consultations de mes élèves, d'autres établissements tolèrent
son utilisation dans la cour et les couloirs. Soit. Peut être
faudrait-il uniformiser les règlements dans l'ensemble des collèges sans
en faire une information capitale. Quant aux écoles élémentaires, le
débat n’existe même pas au vu du nombre d’enfants possédant un
smartphone.
Pour ce faire, le ministre souhaite confiner les portables.
Mais où ? Dans des casiers ? J'ai déjà expérimenté la remise du
téléphone dans une boîte. C'était dans un dispositif de réinsertion
scolaire avec seulement quatre élèves par session. Chaque matin, il me
fallait dix minutes de négociations pour obtenir le téléphone. Et
parfois, l'élève en avait deux. Comment savoir ? Fouiller les élèves ?
La mise en place d'une telle mesure étendue à des centaines d'élèves
chaque matin s'annonce problématique.
L'utilisation des téléphones en cours est rarissime. Dans les
établissements où cela arrive, leur utilisation n'est qu'un refus de se
plier à la discipline parmi d'autres. Pour asseoir cette autorité mise à
mal, il faut du personnel en nombre et bien formé. Voilà le vrai sujet
totalement transparent dans les médias et qui aurait pourtant dû être
évoqué fin novembre.
De plus, l'utilisation du téléphone est parfois appréciable. Le
ministre l'a d’ailleurs reconnu. Des collègues de technologie
l’utilisent, je m’en sers également dans mon club journal. Avec les
élèves, nous filmons, montons et enregistrons les voix à l'aide de nos
smartphones et le rendu est de bonne qualité.
Un retour vers une école au fonctionnement archaïque ?
Cette volonté d'interdire les portables n'est qu'un élément parmi
d’autres d'une volonté de restaurer une école digne de la première
moitié du XXe siècle. Après les téléphones, l'uniforme sera certainement
mis sur le tapis ou d'autres mesures qui ne résoudront en rien les
problèmes de fond de notre institution.
Ces écoles, il en existe, n’ont pourtant pas de résultats probants.
Cette semaine, des conseillers régionaux Front de Gauche d’Île de France ont ainsi alerté le ministre de l’Éducation nationale
sur les limites rencontrées par les écoles hors contrat de la fondation
Espérance banlieue qui bénéficient d’un financement public.
Privilégiant des méthodes traditionnelles et attirant des familles des quartiers populaires lassées de voir « des professeurs non remplacés et des classes surchargées »
les élèves en uniforme lèvent le drapeau chaque semaine. Il se trouve
que ceux qui en sortent pour retrouver le secteur public affichent des
lacunes importantes aux tests qu’ils sont obligés de passer. Ces écoles
privées hors contrat sont pourtant saluées par les médias et même des
artistes comme Jamel Debbouze.
Que nos élus soient exemplaires pour commencer...
Pour finir sur ces histoires de portable, voici une anecdote que j'aimerais rappeler aux censeurs de tous bords.
Avec deux classes de troisième, nous avons visité l'Assemblée
nationale en 2014. Lors de notre entrée dans l'hémicycle, la commission
économique était réunie. Une bonne moitié des députés pianotaient
ostensiblement sur leur téléphone ou tablette, totalement désintéressés
par les discussions en cours. Tout cela devant des élèves médusés et
amusés par ces attitudes qui auraient été sanctionnées sévèrement dans
leur école. Nombreux sont ceux qui m’ont fait la remarque en sortant.
Que l'on commence donc par interdire ces téléphones dans nos deux
assemblées démocratiques. Les tartufferies de nos chers représentants
expliquant que l’usage des téléphones ne nuit pas à leur travail
seraient amusantes à observer.

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