Jean Ortiz
Je
viens de recevoir une lettre d’antan, dorée, de celles que l’on écrivait
et envoyait jadis avec amour et un joli timbre.
L’expéditeur a pris le temps d’en faire une « pépite » (nov-langue). Il doit l’avoir écrite de son bureau coquet et s’être fait un plaisir d’aller la poster lui-même, en respirant l’air revigorant de ce plateau de Lannemezan souvent en rébellion.
L’expéditeur a pris le temps d’en faire une « pépite » (nov-langue). Il doit l’avoir écrite de son bureau coquet et s’être fait un plaisir d’aller la poster lui-même, en respirant l’air revigorant de ce plateau de Lannemezan souvent en rébellion.
Du
fond de ma noirceur, j’envie sa liberté. Il nous souhaite, à lui et à
moi, « plein de bonnes idées et d’heureuses initiatives ». Il ajoute
« bonne année dans le bonheur et la joie de la fraternité et
l’enthousiasme de la lutte et des victoires ». Comme si c’était le
thème ! Il y a des gens qui ne peuvent s’empêcher de mettre de la
politique partout, de tout politiser. Sans doute pour se faire
remarquer. Comme si la politique était affaire de bons vœux !
Cet expéditeur téméraire, au nom bizarre et inquiétant, a osé faire figurer son adresse au dos de la lettre. « Expéditeur : Georges Ibrahim Abdallah. N° d’écrou 2388/ A 221. »
La prison, c’est chouette, surtout lorsqu’on a déjà plus que purgé sa
peine, et qu’on pourrait être dehors ! Heureusement que la France est un
pays où fleurissent et sont protégées les libertés individuelles ! En
prison, on a tout le temps d’écrire son courrier, de refaire le monde,
d’expier ses convictions communistes, de s’enorgueillir d’être parmi les
plus anciens prisonniers politiques. Ah ! Il est mieux là où il est...
En liberté, sait-on jamais, il aurait pu conseiller les grands
démocrates Erdogan et Netanyahou, invités par le jeune et ex-jupitérien
président des riches, peu regardant sur la quantité de sang versé par
les peuples (on s’en fiche, ils ne sont pas riches). Il paraît que
Georges serait même en contact permanent avec le satrape de Caracas.
Le
« terroriste » embastillé à Lannemezan est né au Nord Liban, un havre de
paix touristique à l’époque, le « Club Med » de l’impérialisme ; et il
menace tellement « la sécurité de la France » qu’il est régulièrement
invité à rester en prison, nourri, logé, blanchi aux frais de la
princesse. De quoi se plaint-il ?
Plus sérieusement, mais cela
fait du bien de se foutre de la poire des pommes qui nous prennent pour
des idiots, le plus grave crime de Georges : être devenu un militant
révolutionnaire des causes palestiniennes, libanaises,
moyen-orientales...
On peut comprendre l’acharnement politique
contre cet homme, lorsque l’on sait que le gouvernement israélien ne
pourrait commettre ses crimes sans le soutien des États-Unis, et celui,
plus filou, de la France.
Les Fractions Armées Révolutionnaires
Libanaises (FARL) tuent à Paris, le 18 janvier 1982, un officier
étatsunien, et le 3 avril 1982, le responsable à Paris des redoutables
services secrets israéliens, le Mossad. La violence des oppresseurs
entraîne parfois, souvent, celle des opprimés.
Le 24 octobre 1984,
Georges est arrêté à Lyon, et condamné à quatre ans de détention pour
« possession d’armes et d’explosifs ». Plus tard, ce qui charge la
barque, on aurait trouvé dans un appartement « loué à son nom », l’arme
ayant servi aux attentats évoqués, et qui, selon la DST, lui
appartiendrait. Lorsque, bien des années plus tard, Georges Abdallah a
demandé une vérification par test ADN, la justice a débouté sa demande,
au motif que son ADN ne figurait pas dans ses dossiers officiels. Alors,
montage politico-policiaco-judiciaire ? Quel agent, et de quel service,
distrait en diable, aurait pu oublier cette arme, si elle n’appartient
pas à ce Georges au nom si « arabe » ?
Mais qu’importe ! Georges
est le bouc-émissaire idéal. Condamné d’abord à 4 ans, il est ensuite
jugé une deuxième fois, après la « découverte » de l’arme, et condamné à
perpétuité. Toutes ses demandes de liberté conditionnelle ont été
depuis rejetées, parce que « les convictions anti-impérialistes » du
prisonnier, « très solides », « sont demeurées intactes ». C’est écrit.
Des convictions ? Des qualités rares en nos temps de travestisme et de
cynisme politique.
Les gouvernements étasunien, israélien et
français, multiplient les pressions et les péripéties judiciaires,
cherchant à faire mourir à petit feu un « otage » révolutionnaire
indestructible, de haute stature, un homme aux convictions
inébranlables, non négociables ; un homme digne, droit, d’idéal éthique
pour lequel il a engagé sa vie. Il est des hommes qui portent en eux la
dignité de tous les hommes.
Je t’embrasse, Georges, frère
d’idéal, de courage... et dont l’humanité résiste à tous les écrous, à
tous les trouducs qui prétendent veiller à notre bien tout en nous
saignant à la fémorale (c’est plus efficace).
Georges, mon frère, mon
camarade, on fera tout pour te sortir du trou !

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