Jean-Luc Mélenchon
Dans le temps où j’ai fait campagne en Guyane, je suis allé à la
rencontre de plusieurs chefs coutumiers amérindiens. Et parmi eux la
seule cheffe coutumière de Guyane.
Ma stupeur d’abord ce fut le
sentiment d’abandon total qui les désespèrent. Une vieille dame me dit
« vous êtes le premier “blanc” officiel qui vient ici ». Quoique je ne
me définisse pas moi-même comme « blanc » j’ai compris ce que cette dame
a voulu me dire. De son côté, la cheffe ensuite me décrivit avec
amertume les difficultés avec les jeunes. Elles sont parvenues au point
où une vague de suicides parmi eux se note. Elle est même étendue
dorénavant aux territoires de la côte où elle ne s’observait pas jusqu’à
présent. Et fait l’objet de la sidération que l’on devine. Il y a eu un
rapport sénatorial sur le sujet en 2015. C’est un souci obsédant des
parentèles dans les nations amérindiennes. On dit « nations » parce que
c’est ainsi qu’eux-mêmes se nomment. Chacune des nations a sa langue et
son aire langagière.
Il y a six nations amérindiennes en Guyane française : Kalina’a, la
plus nombreuses avec 4000 individus, Palikurs, Wayanas, Wayampis,
Arawak, Tékos. Les villageois élisent leurs chefs coutumiers, un par
village. Ces chefferies suivent des lignées familiales quoique cela ne
s’impose ni au village ni aux individus de la lignée qui peuvent choisir
de ne pas vouloir se proposer pour chef. Ici, mon propos se limite aux
amérindiens. Mais il y a aussi six nations dites « Bushinengués » :
Aluku, Djuka, Saramaka, Paramaka, Matawai, Kwinti. Il s’agit des
descendant des esclaves en fuite. Ceux-là s’étaient constitués en
village libre dans la forêt. Cette histoire admirable est une occasion
de plus de se souvenir que l’histoire de l’esclavage est aussi celle de
la révolte permanente des esclaves contre leur condition. Ici elle aura
conduit plusieurs groupes humains à se libérer dès le XVII siècle et à
s’installer sous la protection de la forêt où ils ont créé leur propre
culture, en contact étroit avec les amérindiens.
Sans entrer dans le récit d’une histoire que je suis loin de
maitriser à cette heure, je donne cependant des informations à mes
lecteurs sur la situation actuelle. En février 2018, un « Grand Conseil
Coutumier » a été mis en place en application d’un article de la loi
égalité réelle outre-mer (EROM) de 2017. Cette création était une des
préconisations défendues par le rapport parlementaire de 2015 contre le
suicide des jeunes amérindiens en Guyane. Elle vient remplacer le
Conseil consultatif des populations amérindiennes et Bushinengués.
Cependant, il reste tout aussi consultatif que le précédent et on devine
qu’il n’est pas si simple de faire autrement. Ce Grand Conseil
Coutumier est constitué de six chefs coutumiers amérindiens et de six
chefs coutumiers Bushinengués appelés « capitaines », puis deux
représentants des associations amérindiennes, et deux représentants des
associations Bushinengués. Enfin deux experts nommés par l’État.
Les associations représentatives des peuples amérindiens de la Guyane
cherchent à obtenir du gouvernement français la reconnaissance de leurs
identités comme « peuples distincts ». C’est une question lourde
d’enjeux. Car la difficulté que l’on imagine est de trouver le moyen
d’articuler la loi et les droits personnels, inaliénables, contenus dans
nos législations, avec l’exercice du droit coutumier qui procède tout
au contraire de logiques diamétralement inverse où le droit traditionnel
du collectif s’impose à celui de l’individu. Pourtant, nous n’avons pas
d’autres choix que d’ouvrir un chemin commun où nos droits respectifs
seraient respectés.
La République peut reconnaître la pluralité des peuples sur son
territoire dans certaines circonstances à vrai dire exceptionnelles.
C’est ce qui a été reconnu avec les accords de Nouméa sur la
Nouvelle-Calédonie. En reconnaissant le fait colonial, notre pays a
rompu un mythe dans ce cas. Mais s’agissant des droits individuels, la
synthèse est impossible. La République reconnaît des droits de l’homme
« inaliénables ». Cela ne se marchandera jamais. Supposer que les
amérindiens ou qui que ce soit puisse en être dispensé serait affirmer
un mépris de leur condition humaine par laquelle tous nous sommes
« semblables », et dès lors, égaux en droits. Il faut donc prendre la
question par un autre bout, déconstruire les points de vue pour les
transposer sur le terrain du concret, de ses demandes. En prenant par
cette entrée, on peut découvrir d’amples convergences d’objectifs.
Prenons un exemple : le foncier. Depuis quelques années, les peuples
amérindiens de la Guyane cherchent à obtenir du gouvernement français
des « droits territoriaux ». La France ne reconnaissant pas de droits
territoriaux collectifs, les territoires amérindiens ont été classés
comme domaines privés appartenant à l’État (ou propriétés dites
domiennes [DOM]). Ainsi, des zones de droit d’usage existent aux abords
des villages dont les villageois peuvent tirer leur subsistance. L’État a
toujours un droit de regard. Les constructions ne sont pas autorisées,
la chasse et la pêche y sont autorisées mais dans le strict respect des
règles en vigueur sur les berges de l’Oise comme sur celles du Maroni.
On devine facilement que ce n’est pas le plus simple. Car la législation
sur les espèces protégées entraîne par exemple un quota pour le
prélèvement de prises d’œufs de tortues. Or les indiens entendent en
consommer à leur guise considérant qu’ils n’ont jamais fait de prises
qui aient menacé ces espèces. Des amérindiens ont donc été condamnés
pour avoir prélevé au-delà des quotas. Des plumes d’oiseaux protégées
retrouvées sur des ornements ont aussi créé des polémiques avec les
associations de protection des espèces.
Revenons au strict foncier. Les « accords de Guyane », conclus à la
fin du mouvement « social » de 2017 en Guyane, prévoient la rétrocession
de 400 000 hectares aux populations amérindiennes et « Bushinengués ».
Des experts sont donc passés. Mais les terres à rétrocéder ne sont
toujours pas localisées. Au demeurant, leur usage futur est controversé.
Les Kalina’a souhaitent que ces terres soient gérées collectivement par
un seul organisme et transformées en réserve protégée. Les autres
ethnies souhaitent que ces terres soient divisées entre elles et que le
choix de l’usage leur revienne. Ce n’est pas la même chose du tout.
Notre candidat, Davy Rimane, se prononce pour une entité unique gérant
ces terres. Il reste ainsi dans la préoccupation collectiviste qui anime
la revendication initiale. Elle nous intéresse tous. Car il y a un
enjeu commun. La propriété collective devra être le régime juridique des
biens communs dans le régime de la règle verte des gouvernements
insoumis.
C’est pourquoi nous allons à la rencontre d’une revendication
essentielle des associations amérindiennes. Celles-ci demandent la
ratification de la convention n°169 relative aux peuples indigènes et tribaux
de l’Organisation internationale du Travail de 1989. C’est le seul
instrument juridique contraignant assurant une véritable protection aux
membres des peuples autochtones. Car elle consacre notamment le droit
collectif à la terre, en gestion autochtone. Tous les États ont ratifié.
Pas nous Français, compte tenu du principe d’indivisibilité de la
République. Il n’autorise pas, en effet, à créer un statut particulier
que ce soit pour les peuples autochtones ou pour des locuteurs d’une
langue. Mais mieux ne vaudrait-il pas mieux admettre que la question se
pose différemment sur les berges du fleuve Maroni et en Bretagne ?
Sans aller plus avant, je veux après ce coup d’œil aller à
l’essentiel. Les peuples premiers des territoires français doivent être
traités tout autrement qu’ils le sont à présent. Ils doivent être
reconnus dans leur radicale spécificité. Celle-ci est un fait. Non un
choix. Elle est le résultat d’un processus millénaire de développement
séparé. Le monde entier en convient. Nous, Français, devrions montrer
l’exemple plutôt que de laisser perdurer une situation en tous points
inacceptable et contraire à la dignité de notre pays. Car les droits
humains fondamentaux des amérindiens ne sont pas respectés. Ils n’ont
accès à aucun de services de base de la société française, l’éducation
de leurs enfants n’est pas assurée dans les conditions des droits de la
jeune personne. Les moyens de protéger la diversité culturelle qu’ils
portent leurs sont refusés. Leur survie est menacée par les conséquences
de l’orpaillage qui les rendent malades et provoquent des malformations
de leurs enfants. Et ainsi de suite.
La protection des amérindiens de
France met au défi non pas l’unité et l’indivisibilité de la République
mais l’idée que nous nous faisons de notre propre civilisation au
contact de ceux qui en ont une autre et ne peuvent la vivre librement.
Je crois que les insoumis devraient faire de cette situation une cause
de leurs combats.

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