Europalestine
S’inspirant du « J’accuse », écrit par Émile Zola à propos de l’Affaire
Dreyfus, Daniel Blatman tire à boulets rouge, dans le quotidien
Haaretz, sur les dirigeants israéliens et leur politique criminelle,
l’occupation, la colonisation et les massacres de Palestiniens. Le CRIF
va devoir sévir face à cette "incitation à la haine", et Macron revoir
sa définition du "sionisme" !
"Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme.
Tout comme Émile Zola, les personnes éclairées protestent contre des
dirigeants qui ont réduit la politique et la culture d’Israël à des
niveaux qu’on trouve dans les bars à bière".
Par Daniel Blatman - 8 avril 2018 -
Le titre de cet article est tiré de la lettre ouverte « J’accuse »
écrite par le romancier Émile Zola au président français le 13 janvier
1898. Il s’agit de l’injustice faite à Alfred Dreyfus, et de la fin de
l’héritage de liberté de la France, de la transformation de
l’antisémitisme en une force unifiant les ennemis de l’égalité. Il
s’agit des mensonges et de la malveillance circulant dans l’armée, de la
corruption, de la déformation de la vérité, de l’ignorance, de la
violence et de la tromperie. Zola protestait contre tout cela et
accusait ceux qui en étaient responsables. En Israël, à la veille du
70ème anniversaire de son indépendance, nous aussi, nous accusons.
Nous accusons le premier ministre Benjamin Netanyahou de vendre son
âme au diable de l’incitation, du colportage de la peur et du racisme.
Les circonstances lui ont donné l’occasion de se présenter au monde
comme un dirigeant capable de dire courageusement les mots qu’il faut :
Nous chercherons une solution à la détresse de dizaines de milliers de
malheureux êtres humains, sur la base des valeurs de justice et
d’humanisme.
Dès à présent, quelques jours avant la Commémoration de l’Holocauste,
alors que nous nous rappelons les réfugiés juifs qui ne pouvaient pas
trouver de lieu sûr où se sauver, nous allons mettre fin à ce difficile
problème humanitaire. Chers compatriotes, un chef digne de ce nom
dirait : « Voici comment, voici le bon et seul chemin », mais Netanyahou,
qui est le principal responsable de la sombre situation actuelle
d’Israël, a choisi de rester le minable chef affolé, dépourvu de
courage.
Nous accusons le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman qui
soutient une armée coupable de crimes de guerre envers des civils
manifestant contre leur propre pauvreté, leur détresse, alors qu’ils
sont emprisonnés entre la mer à l’ouest et les fusils des tireurs, et
des tanks à l’est.
Nous accusons ce politicien d’incitation contre les citoyens arabes
du pays, de corruption et de vandalisme, et d’utiliser les règles d’un
régime qui n’existe plus et qui empoisonnent la chancelante démocratie
israélienne. Nous l’accusons d’encourager l’incitation contre les
fonctionnaires élus – juifs et arabes – qui ont été légalement élus à la
Knesset et qui représentent leur circonscription.
Nous accusons les chefs militaires et les agences de sécurité de ne
pas protester contre les dirigeants politiques et nous faisons remarquer
qu’après 50 ans d’occupation et d’oppression, Tsahal est en train de
perdre la faculté de distinguer entre ce qui est permis et ce qui est
défendu. Les porte-parole ressemblent parfois aux officiers des armées
dont les chefs étaient accusés de collaboration avec les pires ennemis
du 20ème siècle. Les officiers supérieurs et commandants en chef
allemands et japonais donnèrent exactement les mêmes raisons, lorsqu’ils
expliquaient les injustices faites en Russie et aux Philippines
occupées.
Là aussi, la mission : défendre la patrie, considérations
stratégiques, consignes du haut commandement, obéir aux ordres. Voici
les excuses qui servent à fusiller des personnes non armées, à arrêter
dans les ténèbres de la nuit et à punir collectivement. Là aussi, ça a
commencé avec 17 meurtres et fini avec des milliers.
Nous accusons le ministre de l’Éducation Naftali Bennett de laver le
cerveau de la jeune génération, de transformer Israël en un pays dont
les jeunes pensent que la démocratie est une forme de gouvernement qui
convient aux seuls juifs, de préférence ceux qui se conforment aux
cérémonies religieuses appropriées. Il est coupable de vider le système
scolaire de ses messages universels et de remplir la tête des jeunes
avec du kitsch religieux de moindre qualité, accompagné de messages à
caractère fasciste : grandeur de la nation et valeur du sacrifice de sa
vie. Il est coupable de cultiver le martyr, faisant allusion à
l’Holocauste et d’adorer les pierres de la Samarie, créant ainsi la
philosophie du Dieu sacré, du sol sacré et de la race sacrée.
Nous accusons également la ministre de la Culture, Miri Regev et les
députés Likoud, David Amsalem, Nava Boker et ce genre de personnes –
politiques dont la vulgarité et le vandalisme correspondent à leur
ignorance. Ces personnages qui ont transformé la langue des marchandes
de poisson en une langue officielle et qui sont fiers d’afficher leur
ignorance (« Je ne lis pas Chekhov »), comme s’ils avaient gagné un prix
prestigieux pour leur recherche scientifique ou pour leur œuvre
littéraire. Ceux qui transforment l’obligation d’un élu d’éviter la
corruption, en une simple suggestion.
Cette minable bande voudrait représenter une sorte de révolution –
peut-être Mizrahi – mais ses membres sont coupables de la sombre
détérioration de la politique et de la culture israéliennes, du genre
que l’on rencontrait dans les bars à bière où régnaient la haine, la
violence et le racisme. Il s’agissait du Juif mais aujourd’hui, c’est un
libéral, un gauchiste, un Arabe ou tous ceux qui ne sont pas d’accord
avec eux.
Nous accusons le ministre de la Justice, Ayelet Shaked et le ministre
du Tourisme, Yariv Levin, deux personnes dont le but est de démanteler
le dernier bastion de la démocratie israélienne – la Cour Suprême. Ce
sont deux jeunes gens instruits qui promeuvent des propositions de loi
(par exemple celle de l’État-nation) et des postes dans le domaine de la
justice, cachant une nouvelle idéologie sioniste, le Sionisme National
qui représente à la fois l’antithèse du sionisme traditionnel du 20ème
siècle et le post-sionisme de la fin du siècle. Ce sionisme est
une branche du néofascisme européen qui contient des éléments de
xénophobie et d’ultranationalisme, qui soumettent la démocratie à
d’autres valeurs et qui restreignent les droits individuels en même
temps que la liberté et l’indépendance de la loi.
Nous accusons les prêcheurs de haine, qui se disent « rabbins » : Eli
Sadan, Dov Lior, Shmuel Eliyahu, Yigal Levinstein et bien d’autres,
coupables de transformer le Judaïsme en une religion qui défend le
nettoyage ethnique et le génocide, la xénophobie, l’exclusion et la
haine des femmes, ainsi que les attaques contre les homosexuels. Ces
hommes sont coupables au plus haut degré, car ils éduquent des centaines
de milliers de jeunes, et leur sermons remplis de haine ont une
audience importante qui accepte leurs paroles du fait qu’ils portent une
calotte et une barbe, et ont l’air d’être doués d’une sagesse et d’une
connaissance particulières.
C’est la force spirituelle qui se cache derrière les bandes de jeunes
qui maltraitent le Palestinien et ses oliveraies dans son Territoire.
Ce sont les mêmes religieux qui justifient les violences et les meurtres
commis par les voyous porteurs de kippa. Ils constituent la serre qui
nourrit les politiques, tels que le député Bezalel Smotrich, raciste,
homophobe et expert en matière de génocide. C’est seulement en Israël –
ou dans les pays plongés dans l’ignorance, du siècle précédent – qu’un
tel personnage peut devenir vice-président de la Knesset.
L’Histoire – ou, s’il n’est pas trop tard, l’électeur israélien – les
jugera tous et d’autres. Il existe un groupe de dissidents de plus en
plus petit, qui les combat et qui affronte l’atmosphère actuelle avec
persistance. Ce sont les militants de la société civile dont les
protestations mettent un frein à l’expulsion des demandeurs d’asile, les
survivants de l’Holocauste qui sont parmi les premiers à protester
contre la déportation, les membres du « New Israel Fund » (NIF) qui
continue de soutenir tout ce qui promeut les valeurs telles que
l’égalité et la démocratie en Israël. Ce sont les personnes qui
pétitionnent la Haute Cour de Justice contre l’injustice perpétrée par
le gouvernement : les militants de l’association juive-arabe, et tous
ceux qui croient toujours qu’il est possible d’enrayer la roue avant
qu’elle ne nous écrase tous.
Émile Zola conclut ainsi sa lettre : « Quant aux gens que j’accuse,
je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni
rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de
malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen
révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. Je
n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a
tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est
que le cri de mon âme. »
- Daniel Blatman, est un historien israélien spécialisé dans le mouvement ouvrier juif de Pologne, sur le judaïsme polonais au XXe siècle, sur l’histoire de la Shoah et sur l’Allemagne nazie. Issu d’une famille juive d’Europe de l’Est comptant certains survivants de la Shoah, Daniel Blatman étudie l’histoire du judaïsme contemporain à l’Université hébraïque de Jérusalem dont il est diplômé. Il est l’auteur nombreux articles scientifiques et édite plusieurs ouvrages collectifs.
(Traduit par Chantal C.pour CAPJPO-EuroPalestine)

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