Henri Maler et Yves Rebours
Nous republions notre lexique pour temps de grèves et de manifestations, daté de 2003,
et réactualisé en 2010. Un document (hélas) toujours d’actualité en
cette nouvelle période de mobilisations sociales... comme chacun pourra
le constater !
I. Consensus sous surveillance
« Réforme » : Quand une réforme proposée est imposée, cela s’appelle « LA réforme ». Et s’opposer à cette réforme devient : le « refus de la réforme ».
Ne plus dire : « les travailleurs combattent les politiques libérales
qui favorisent chaque jour davantage les revenus du capital et
dissolvent l’Etat social ». Ecrire : « Une autre chose dont on peut
être sûr - et qui nourrit l’antienne d’un pays impossible à réformer -,
c’est la nature difficile des rapports sociaux en France. La
conflictualité l’emporte sur le consensus. Vieil héritage de la culture
ouvrière revendicative du XIXe siècle du côté des organisations
syndicales, crispées sur la défense des droits acquis [...]. » (Le Monde Economie,
mardi 7 juin 2005, page I). Le terme peut désigner spécialement les
attaques successives du système des retraites par répartition. En 2003,
« Sur France 2, Arlette Chabot réforme la France » : une émission "Mots croisés" benoîtement intitulée : « Pourquoi est-il impossible de réformer la France ? ». En 2007, au sujet des régimes spéciaux, grand « retour des gardiens du consensus » et de LA réforme.
« Réformistes » :
Désigne ou qualifie les personnes ou les syndicats qui soutiennent
ouvertement les réformes gouvernementales ou se bornent à proposer de
les aménager. Les partisans d’autres réformes constituent un « front du
refus ».
« Modernisation » :
Synonyme de « réforme » ou de l’effet attendu de « LA réforme ». « LA
modernisation » est, par principe, aussi excellente que « LA
réforme »... puisque, comme l’avait fort bien compris, M. de La
Palisse, fondateur du journalisme moderne, la modernisation permet
d’être moderne. Et pour être moderne, il suffit de moderniser. Le
modernisme s’oppose à l’archaïsme. Seuls des esprits archaïques peuvent
s’opposer à la modernisation. Et seuls des esprits tout à la fois
archaïques, réactionnaires et séditieux peuvent avoir l’audace et le
mauvais goût de proposer de subordonner "LA modernisation" au progrès
social. D’ailleurs, « LA modernisation » est indifférente à la justice
sociale, que la modernité a remplacée par l’« équité ». Voir ce mot.
« Ouverture » :
Se dit des opérations de communication du gouvernement. L’
« ouverture » se traduit par des « signes ». Les « signes d’ouverture »
traduisent une « volonté d’apaisement ». Ne pas confondre avec cette
autre ouverture : « l’ouverture de négociations », qui pourrait
manifester un dommageable « recul ».
« Apaisement » :
Se dit de la volonté que l’on prête au gouvernement. Par opposition au
« durcissement » de la mobilisation. Voir « ouverture ».
« Concertation » :
Se dit des réunions convoquées par un ministre pour exposer aux
organisations syndicales ce qu’il va faire et pour écouter leurs
doléances, de préférence sans en tenir aucun compte. Selon les besoins,
la « concertation » sera présentée comme un équivalent de la
« négociation » ou comme son substitut. Le gouvernement est toujours
« ouvert » à la « concertation ». Voir « ouverture ».
« Négociation » :
Selon les besoins, tantôt synonyme, tantôt antonyme de
« concertation ». On est prié de ne pas indiquer que, à la différence de
la « concertation », la « négociation » est généralement terminée avant
d’avoir commencé. Inutile aussi de souligner ce miracle : au printemps
2003, dix heures de « négociation » ont suffi au gouvernement pour ne
céder que sur les quelques points qu’il avait déjà prévu de concéder.
« Dialogue social » :
Se dit des rencontres où un ministre parle aux syndicats, par
opposition au « conflit social », comme si le « dialogue » n’était pas
généralement de pure forme : destiné à dissimuler ou à désamorcer le
« conflit ».
« Pédagogie » :
Devoir qui, pour les journalistes communicants, s’impose au
gouvernement (plus encore qu’aux enseignants...). Ainsi, le gouvernement
fait preuve (ou doit faire preuve...) de « pédagogie ». Tant il est
vrai qu’il s’adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple
d’enfants qu’il faut instruire patiemment. Et si « la réforme » passe,
c’est que la pédagogie (et non la force) a triomphé, comme s’en félicitait par avance Challenges (13 septembre 2007) à propos de la « réforme des régimes spéciaux » : « Si (…) cette réforme passait sans coup férir, ce serait le signal que la pédagogie finit toujours par triompher ».
II. Déraison des foules
« Crispation » :
Un mot parmi d’autres pour désigner l’attitude des salariés qui se
battent contre les délocalisations, le chômage, le dumping social, la
destruction du droit de travail, du système de santé et des retraites
par répartition. La France « crispée » est rigide et s’oppose à la
France moderne et flexible. Un exemple ici.
« Égoïsme » :
Frappe les chômeurs, les travailleurs précaires, les classes populaires
en général. Exemple : le refus du dumping social est un symptôme
évident d’égoïsme. Vice dont sont dépourvus les bénéficiaires de
stock-options.
« Individualisme » : Peut
être vice ou vertu. Vice quand il entame la solidarité des dominés avec
les dominants, vertu quand il détruit les défenses immunitaires des
mouvements sociaux. En parler beaucoup, pour ne rien dire des conditions
collectives de l’émancipation des individus.
« Corporatisme » :
Mal qui menace n’importe quelle catégorie de salariés qui défend ses
droits, à l’exclusion des tenanciers des médias. Dans ce dernier cas,
s’exclamer, comme Jean-Michel Aphatie : « Trouvez un argument de meilleure qualité que le corporatisme, s’il vous plaît, s’il vous plaît ! ».
L’accusation de « corporatisme » est en effet un argument de bonne
qualité, sauf quand elle vise des éditorialistes de qualité supérieure.
(Voir ici pour un exemple récent de non-corporatisme)
« Malaise » :
Se dit du « trouble », plus ou moins profond, qui peut aller jusqu’au
« mal-être », vécu ou ressenti par une profession. Depuis le printemps
2003, le « malaise » affecte particulièrement les enseignants. Le
« malaise » peut se traduire par des « revendications » qui ne sont
alors que des « symptômes ». Le « malaise » et ses « symptômes »,
diagnostiqués par les éditorialistes et les experts, réclament un
« traitement » approprié.
III. Paroles, paroles
« Grognements » : Ne se dit pas mais tient lieu de parole des « grognons ».
« Témoins » :
Exemplaires de la foule des grévistes et manifestants, interrogés en
quelques secondes à la télé ou en quelques lignes dans les journaux. Le
« témoin » témoigne de ses affects, jamais de ses motifs ou du sens de
son action. Seuls les gouvernants, les « experts » et l’élite du
journalisme argumentent, connaissent les motifs, et maîtrisent le sens.
L’élite pense, le témoin « grogne ». Voir ce mot.
« Expert » :
Invité par les médias pour expliquer aux grévistes et manifestants que
le gouvernement a pris les seules mesures possibles, dans l’intérêt
général. Déplore que les « grognements » des « jusqu’auboutistes » et
des « ultras » (voir ce mot), ces privilégiés égoïstes et irresponsables
(voir « corporatisme »), empêchent d’entendre le « discours de raison »
des artisans du « dialogue social ». Un exemple de service public, daté de 2005.
« Éditorialiste » : Journaliste
en charge des éditoriaux. Pour ne pas se laisser enfermer dans cette
lapalissade sortie du dictionnaire, l’éditorialiste est condamné à
changer de titre pour se répandre simultanément dans plusieurs médias.
Dans certains d’entre eux, il devient « chroniqueur ». Dans d’autres, il
est « interviewer ». Dans tous, il est « invité ». Exemple : Alain
Duhamel. Exemple de « chroniqueur » : Pierre-Luc Séguillon, particulièrement performant, en 2003.
« Interviewer » : Journaliste
en charge des entretiens. Les meilleurs d’entre eux sont des
éditorialistes modestes puisqu’ils ne livrent leurs précieuses opinions
que dans la formulation des questions qu’ils posent. L’interviewer est
un éditorialiste condamné aux points d’interrogation. Ou presque :
Christine Ockrent est une intervieweuse, Jean-Pierre Elkabbach aussi.
Aphatie l’est indiscutablement, comme on peut le vérifier ici même, face à un représentant de Sud-Rail.
« Débat » :
Se dit notamment des sessions de papotage qui réunissent autour d’une
table l’élite pensante des « experts » et « éditorialistes ». Certains
d’entre eux peuvent même « refaire le monde », comme on a pu le constater en 2005.
« Tribunes libres » :
Souvent invoquées pour répondre à ceux qui s’inquiètent de l’état du
pluralisme dans les médias. Ces espaces réservés à l’expression des
« experts » dominants, peuvent être occasionnellement décorés par la
présence de contestataires, pour peu qu’ils se rendent respectables en
s’abstenant de toute critique des médias.
« Courrier des lecteurs » : Dans la presse écrite, se dit de la sous-rubrique où sont relégués les propos, soigneusement triés, des non-experts.
« Micro-trottoir » :
Equivalent audiovisuel du courrier des lecteurs, cette forme avancée de
la démocratie directe, concurrencée par les SMS, permet de connaître et
de faire connaître l’opinion des « gens ». Technique recommandée pour
faire dire en quinze secondes à chaque exemplaire d’un échantillon
soigneusement sélectionné ce que l’on attend qu’il dise. Ne pas
confondre avec « entretien » : trop long. Quelques cas d’école, ici, là, ou là.
« Opinion publique » :
S’exprime dans les sondages et/ou par l’intermédiaire des « grands
journalistes » qui lui donnent la parole en parlant à sa place. Quelques
exemplaires de l’opinion publique sont appelés à « témoigner » dans les
journaux télévisés. Les grévistes et les manifestants ne font pas
partie de « l’opinion publique », qui risque de (ou devrait...) se
retourner contre eux.
« Contribuables » :
Nom que porte l’opinion publique quand elle paie des impôts qui servent
au service public. Quand l’argent public est dépensé pour consentir des
avantages fiscaux aux entreprises, cet argent n’a plus d’origine
identifiée. On dira : « les régimes de retraites du secteur public sont
payées par les contribuables ». On ne dira pas : « les exonérations de
charges consenties aux entreprises sont payées par les contribuables.
IV. Mouvements de troupes
« Troupes » :
Mode d’existence collective des grévistes et des manifestants, quand
ils répondent (ou se dérobent) aux appels et aux consignes des
syndicats. Parler de « troupes de manifestants », de « troupes
syndicales », de syndicats qui « mobilisent » ou « ne contrôlent pas »
leurs « troupes ». (Re)voir Pierre-Luc Séguillon en 2003.
« Troubles sociaux » :
Se dit des effets de la mobilisation des « troupes ». Un journaliste
rigoureux se garde généralement de les désigner comme des
« soubresauts » (ainsi que le fit au cours du journal télévisé de 20 h
sur TF1 le mercredi 28 mai 2003, le bon M. Raffarin).
« Concernés » :
Se dit des secteurs ou des personnes qui sont immédiatement visés par
« LA réforme ». Sinon, dire : « les cheminots ne sont pas concernés par
la réforme des retraites » ou « les enseignants ne sont pas concernés
par la décentralisation ». Vous pouvez pousser le souci de la rigueur
jusqu’à affirmer que « les cheminots ne sont pas directement
concernés ». Dans les deux cas, vous pouvez même ajouter qu’ils « se
sentent menacés ». D’où l’on peut déduire ceci : se sentir menacé, ce
n’est pas être menacé, et en tout cas être ou se sentir menacé, ce n’est
pas être concerné. (« La CGT de la SNCF qui n’est pourtant pas du tout concernée par le CPE a déposé un préavis de grève nationale pour le mardi 28 », décrète Jean-Pierre Pernaut, qui déplore ainsi, le 21 mars 2006, que les cheminots ne soient pas assez corporatistes.)
« Usagers » :
Se dit de l’adversaire potentiel des grévistes. Peut également se
nommer « élèves qui préparent le bac » et « parents d’élèves inquiets ». « La grève […] s’annonce massive et dure. Dure surtout pour les usagers », précise David Pujadas, compatissant et soucieux de l’avenir des cheminots le 13 novembre 2007.
« Otages » :
Synonyme d’« usagers ». Terme particulièrement approprié pour attribuer
les désagréments qu’ils subissent non à l’intransigeance du
gouvernement, mais à l’obstination des grévistes. « Victimes » des
grèves, les « otages » sont d’excellents « clients » pour les
micros-trottoirs : tout reportage se doit de les présenter comme excédés
ou résignés et, occasionnellement, solidaires. Parmi les « otages »,
certains méritent une compassion particulière. Nous vous laissons
découvrir deux d’entre eux : un premier et un second.
« Pagaille » :
Se dit des encombrements un jour de grève des transports. Par
opposition, sans doute, à l’harmonie qui règne en l’absence de grèves.
« Galère » :
Se disait (et peut se dire encore...) des conditions d’existence des
salariés privés d’emploi et des jeunes privés d’avenir, vivotant avec
des revenus misérables, de boulots précaires en stages de réinsertion,
assignés à résidence dans des quartiers désertés par les services
publics, sans loisirs, et subissant des temps de transports en commun
démesurés. Phénomène presque invisible à la télévision, ses
responsables ne sont pas identifiables. « Galère » se dit désormais des
difficultés de transports les jours de grève : on peut aisément les
mettre en images et les imputer à un coupable désigné, le gréviste. Un
seul exemple (en fin d’article) : quelques titres de la PQR en 2007.
« Noir » : Qualifie un jour de grève. En 2005, c’était un mardi. En 2009, un jeudi – un « jeudi noir » finalement « plutôt gris clair », d’ailleurs, selon le contemplatif Jean Pierre Pernaut [1].
Peut également se dire des autres jours de la semaine. « Rouge » ou
« orange » sont des couleurs intermédiaires réservées aux embouteillages
des week-ends, des départs ou des retours de vacances. Le jour de
grève, lui, est toujours « noir », couleur du « chaos » (toujours en 2009).
« Chaos » :
Se dit sobrement des conséquences des journées « noires ». Pour
désigner les conséquences d’un tsunami ou d’un tremblement de terre…
chercher un autre mot ?
« Surenchère » : Se dit, particulièrement au Figaro, de tout refus des mesures imposées par le gouvernement, dont l’attitude au contraire se caractérise par la « fermeté ».
« Durcissement » :
Se dit de la résistance des grévistes et des manifestants quand elle
répond à la « fermeté » du gouvernement, une « fermeté » qui n’est pas
exempte, parfois d’ « ouverture ». Voir ce mot.
« Essoufflement » : Se dit de la mobilisation quand on souhaite qu’elle ressemble à ce que l’on en dit.
« Ultras » : Désigne, notamment au Figaro,
les grévistes et les manifestants qui ne se conforment pas au
diagnostic d’« essoufflement ». Vaguement synonyme d’ « extrême
gauche », lui-même synonyme de... au choix ! Autre synonyme :
Jusqu’auboutistes.
« Violence » :
Impropre à qualifier l’exploitation quotidienne, les techniques
modernes de « management » ou les licenciements, le terme s’applique
plus volontiers aux gens qui les dénoncent, et aux mots qu’ils emploient
pour le faire. Par exemple quand les patrons de Caterpillar sont qualifiés de « chiens ».
À condition de respecter cette règle d’usage, la « violence » est presque toujours « condamnable ». Et condamnée.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire