Jacques Sapir
Stupidité : c’est le mot qui semble le plus approprié pour décrire la
frappe par missiles de croisière sur la Syrie à laquelle se sont livrés
dans la nuit de vendredi à samedi trois pays, les Etats-Unis, la
Grande-Bretagne et – hélas – la France.
Cette frappe n’a eu,
semble-t-il, que des effets très limités. Le gouvernement syrien et le
gouvernement russe n’annoncent aucune victime. Ainsi, “selon des informations préliminaires, aucune victime [n’est à déplorer] au sein de la population civile ou de l’armée syrienne“,
a déclaré un porte-parole de l’armée russe. De plus, selon une source
officiel russe, un nombre important de missiles, 71 sur 103, auraient
été abattus par la DCA syrienne[1]. Il est clair que cette frappe ne changera pas un iota dans la politique de Bachar-el-Assad.
Une action, dont on ne mesure pas les conséquences, peut-être
qualifiée de stupide. Une action dont les conséquences vont à l’opposé
des objectifs affichés est certainement stupide. Cette frappe se
qualifie comme stupide sur ces deux terrains.
Stupidité tactique
Relevons tout d’abord que, dans ses objectifs, cette frappe semble
avoir été très limitée. On ne parle que d’un centre « clandestin »
d’armes chimiques (ou supposées telles) et de deux lieux de fabrication.
Les installations directement militaires, et où se trouvent de nombreux
soldats et officiers russes, semblent avoir été soigneusement évitées.
Les derniers contacts entre Macron et Vladimir Poutine semblent avoir eu
pour but de confirmer aux russes qu’ils ne seraient pas visés. Cela
démontre un effet de dissuasion certain de la présence russe face aux
Etats-Unis et à leurs alliés. Cet effet sera certainement noté par
différents observateurs et par des pays qui sont susceptibles de devenir
des cibles de la puissance des Etats-Unis.
Il faut ensuite revenir sur le chiffre – hypothétique – de 71
missiles abattus sur 103. La défense anti-aérienne russe n’est pas
entrée en action, car les troupes russes n’étaient pas susceptibles
d’être visées. Ce chiffre est extrêmement élevé, et ce même s’il devait
être réduit à une quarantaine de missiles, par rapport aux capacités des
systèmes de DCA dont l’armée syrienne est équipée. Ces systèmes sont
des armes achetées du temps de l’existence de l’Union soviétique, ou qui
en sont largement dérivées. Alors, on peut raisonnablement penser
qu’elles ont été modernisées dans le cadre d’accords avec la Russie.
Mais, cela reste insuffisant pour expliquer cette forte proportion
d’interceptions et de destructions, chose dont l’armée Syrienne n’avait
pas été capable jusque là. Il est possible que les troupes russes, qui
disposent de systèmes de détection et de désignation de cibles
sophistiqués en Syrie, aient transmises des informations à la DCA
syrienne lui permettant d’intervenir avec une efficacité étonnante à
priori. Cela expliquerait le nombre important d’engins détruits.
Ces engins, que Donald Trump décrivait dans un twitt comme « beaux et
intelligents », et qui sont les lointains descendants des V-1 de
l’Allemagne nazie[2], coûtent chers. Un missile britannique de type Storm Shadow
est estimé à 800 000£. Si, pour faire exploser sur des cibles 32
missiles on doit en perdre 71, autrement dit si le taux de réussite
n’est que de 31%, on s’interroge sur la capacité de pays comme les
Etats-Unis et leurs alliés à mener une campagne de désarmement (comme
celle menée contre l’Irak en 2003). Pour qu’une telle campagne soit
efficace, il faut compter plusieurs centaines de missiles atteignant
leurs cibles (de 400 à 1200 suivant la complexité du système de défense
du pays). Cela reviendrait à tirer de 1300 à 4000 missiles, dans le cas
d’une défense qui n’est clairement pas à la pointe du progrès, soit une
dépense de 1,6 milliards de dollars à 4,8 milliards de dollars. On le
comprend aisément, l’efficacité supposée de la DCA syrienne remet en
question le modèle économique des frappes aériennes, modèle qui celui
sur lequel les Etats-Unis vivent depuis la « guerre du Golfe » en 1991.
Ils auraient fait par cette frappe, aidés par la Grande-Bretagne et par
la France, la démonstration que leur modèle d’action militaire est ainsi
périmé. Si ils croyaient rétablir à leur profit une forme de
dissuasion, c’est évidemment raté ! Les trois pays ont en réalité
affaibli leurs positions sur la question de la Syrie, et c’est une
évidente stupidité.
Stupidité stratégique
Mais, les conséquences de cette frappe vont naturellement plus loin. Jean-Luc Mélenchon a ainsi twitté : “Les
frappes contre la Syrie se font sans preuve, sans mandat de l’ONU et
contre elle, sans accord européen et sans vote du Parlement français”
(…)”C’est une aventure de revanche nord-américaine, une escalade
irresponsable“[3].
Et c’est là l’aspect peut-être principal. Une frappe militaire est un
acte de guerre. Cet acte doit être encadré par le droit international ou
alors cela signifie que la loi du plus fort et la seule valide.
Aujourd’hui, les preuves de la réalité d’une attaque chimique et de la
responsabilité du régime de Bachar-el-Assad dans cette attaque n’ont pas
été fournies. Compte tenu du lourd passif de mensonges et de
manipulations des dirigeants des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne,
nul ne peut être cru sur parole.
En décidant de commettre cette frappe de manière unilatérale et sans
mandat, les dirigeants des trois pays concernés, Etats-Unis,
Grande-Bretagne et France ont fait la démonstration du peu de cas qu’ils
font du droit international et des Nations-Unies. Cela ne peut que
renforcer toute une série de pays dans leur résolution à se doter de
l’arme nucléaire afin de se préserver d’actions de cette nature. En
d’autres termes, Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron viennent
de confirmer que la prolifération nucléaire est, pour certains pays, un
choix logique et inévitable. Or, il convient de préciser que, outre les
puissances nucléaires légales, sont déjà actuellement en possession de
l’arme nucléaire Israël (avec de 200 à 250 têtes), l’Inde, le Pakistan
et la Corée du Nord. Cette frappe va donc conforter non seulement les
dirigeants de ces pays dans leurs choix mais aussi persuader d’autres,
et l’on pense à l’Iran, à l’Arabie Saoudite, mais aussi à l’Algérie, à
la Turquie, et à un certain nombre de pays d’Asie qu’ils doivent imiter
les pays «proliférateurs». Ne pas se rendre compte de cela est bien
faire preuve d’une incroyable stupidité stratégique.
La frappe décidée par Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron ne
rendra pas le monde plus sûr ni plus juste. C’est en réalité tout le
contraire. Elle accroît les risques d’instabilités internationales et
plonge un peu plus le monde dans le chaos. Ce n’est plus simplement de
la stupidité stratégique, mais de l’irresponsabilité crasse.
Cette frappe a été décidée pour des raisons sans doute différentes et
divergentes par les trois dirigeants qui en portent la responsabilité.
Les Etats-Unis pourraient bien considérer qu’il s’agit d’une « salve
d’adieu » et se décider à abandonner le terrain Syrien. La
Grande-Bretagne alors suivra. La France, elle, se retrouvera dans une
situation plus que délicate, s’étant compromise avec les Etats-Unis,
ayant perdu ce qui faisait sa crédibilité et son honneur sur la place
internationale, en particulier la défense des principes du droit
international et de la souveraineté des Etats.
Très clairement, la
France est le pays qui a, et de loin, le plus à perdre dans cet affaire.
Qu’Emmanuel Macron ne l’ait pas compris est bien la preuve qu’il
n’entend rien à la politique étrangère et qu’il se révèle inapte à sa
fonction, tout comme l’avait été son prédécesseur, François Hollande.
Notes
[1] https://fr.sputniknews.com/international/201804141035942222-71-missiles-syrie-coalition-largues/?utm_source=https://t.co/tOGn6jizCw&utm_medium=short_url&utm_content=hp85&utm_campaign=URL_shortening
[2] Voir Werrell K.P., The Evolution of the Cruise Missile, Air University Press, Maxwell Air Force Base, Alabama, 1985.
[3] http://www.lepoint.fr/politique/syrie-melenchon-denonce-des-frappes-menees-sans-preuve-ni-mandat-de-l-onu-14-04-2018-2210618_20.php

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