Gidéon Levy
Avant qu’il mette le feu aux sondages, secoue le système et emporte
le cœur des électeurs, il vaudrait peut-être la peine de rappeler qui
est Benny Gantz.
Le centre-gauche l’a déjà accueilli à bras ouverts,
tout comme il accueille toute coquille creuse. Bientôt, il va s’entourer
d’une dream team, avec des activistes sociaux urbains, un rabbin
éclairé, un courageux commandant de bataillon, quelques femmes et un
Éthiopien alibi. Un nouveau Yair Lapid est né, plus grand et pas moins
charmeur.
Les experts aiment écrire sur le « rien » que le public sait de ses
positions. Les centristes n’ont généralement pas de position, à
l’exception de « en même temps ci et ça » et de quelques slogans. Mais
il y a quelques choses que nous savons vraiment sur Gantz, et que tout
le monde ignore. Les Israéliens ne pardonneront pas un viol commis il y a
des décennies, mais ils pardonnent les crimes de guerre à l’avance.
Gantz a été le chef d’État-major pendant certaines des opérations
militaires les plus horribles, dont la pire a été l’opération Bordure
protectrice. Ce personnage sympathique, le modèle israélien de
modération et de retenue, qui était du côté des gentils contre le
bombardement de l’Iran, a beaucoup de sang sur les mains, dont une
grande partie est du sang d’innocents. Personne ne lui demande de
comptes pour tout ça ; après tout, c’est un gentil garçon, « un p’tit
gars d’chez nous ». Il ne s’exprimerait jamais d’une manière aussi
écœurante que Yoav Galant (« Le meilleur des serpents – écrasez sa
tête »). Il représente les Forces de défense israéliennes éthiques,
humaines et morales, la belle gueule de Kfar Ahim*, comme nous l’aimons.
Le 20ème chef d’État-major a pu parler de moralité et
lutter farouchement contre la coercition religieuse dans l’armée. Mais
sous couvert de modération, il a mené l’armée et Israël au nadir moral
le plus bas, en particulier lors de sa dernière année au poste, l’année
noire 2014. Avant de commencer à nous délecter de lui, nous ne devons
pas oublier.
Tout a commencé avec l’opération « Gardiens de nos frères ». Sous le
commandement de Gantz et sous la pression des colons, les FDI ont lancé
l’une des opérations de vengeance les plus disproportionnées jamais
menées, en réponse à l’enlèvement et au meurtre des trois étudiants de
yeshiva à Gush Etzion. Plus de 400 Palestiniens ont été arrêtés au cours
de cette vague de représailles, dont 50 avaient été libérés dans le
cadre de l’échange avec Gilad Shalit, et dont la grande majorité n’avait
rien à voir avec l’enlèvement et le meurtre. De là aux tirs de
roquettes sur Israël à partir de la Bande de Gaza il n’y eut qu’un pas,
comme pour l’opération Bordure protectrice, l’une des campagnes les plus
brutales de l’histoire des FDI. Plus de 500 enfants palestiniens furent
tués, dont 180 nourrissons et tout-petits, ainsi que quelque 250 femmes
et plus de 100 personnes âgées : 2 202 morts, pour la plupart des
non-combattants, et des centaines de milliers de personnes contraintes
de quitter leur foyer.
Gantz ne pensait pas que c’était si terrible. Au sujet de l’une des
attaques les plus moches, sur le quartier de Shujaiyeh de la ville de
Gaza, les 19 et 20 juillet, il a dit : « Nous avons utilisé notre
puissance de la manière la plus contrôlée possible. » Voilà les
résultats : du premier coup, les FDI ont tué 40 résidents et en ont
blessé 400 en quelques heures. Aussi contrôlé que possible. Sur les 120
cibles du quartier, pour la plupart des cahutes, les FDI ont largué des
bombes d’une tonne. Ça aussi, c’était hautement contrôlé.
Et nous n’avons pas encore parlé du « Vendredi noir », les 1er et
2 août, le crime de guerre le plus grave commis sous le commandement du
blanc chevalier. Après l’enlèvement (par les combattants palestiniens)
du corps du lieutenant Hadar Goldin, la directive Hannibal a été
déclenchée**. La bataille de Rafah fut féroce : 2 000 missiles, obus de
mortier et bombes furent lancés sur les quartiers. Plus de 100
personnes, pour la plupart des civils, ont été tuées. « Vous tirez comme
des fous », a crié le commandant de la Brigade des renards de Samson***
à la radio. Amnesty International a dit que c’était un crime de guerre.
Du côté de Gantz, silence radio. L’armée a clos l'« enquête » sur le
Vendredi noir seulement cette année et bien sûr personne n’a été
poursuivi en justice. Pourquoi, qu’est-ce qui s’est passé ? Qui est mort
?
Gaza ne s’est toujours pas remise de son deuil, de sa douleur, de ses
blessures ou de ses ruines. Les crimes ont des auteurs et des
coupables.
Le chef d’État-major de l’époque, Benny Gantz, est maintenant
le grand espoir blanc modéré pour remplacer le monstre Netanyahou et la
droite. Encore une fois, il y a vraiment de quoi se réjouir d’avance.
Article original : sur https://bit.ly/2A5H78j
Paru le 11/10/2018 sous le titre You Forgot Something Important About Benny Gantz
Notes
*Kfar Ahim : nom du moshav (colonie coopérative) dans
lequel Benny Gantz est né, sur des terres spoliées du village
palestinien de Qastina, vidé en juillet 1948 de sa population par les
sionistes, qui brûlèrent ses 147 maisons.
**Directive Hannibal : directive secrète dont
l’objectif est d’empêcher la capture de soldats israéliens par des
forces ennemies au cours des combats. Formulée en 1986 par un groupe
d’officiers supérieurs, elle prévoit qu’en cas de capture de soldats, la
principale mission des forces armées israéliennes est leur libération, y
compris si le processus met en danger la vie des soldats capturés. Le
nom de la directive a été choisi au hasard par un programme informatique
de Tsahal.
***Les Renards de Samson étaient une unité de
commandos durant la guerre de 1948. Feu Uri Avnery en fit partie,
écrivant même son hymne officieux. Dissoute, elle fut ressuscitée en
2002 comme bataillon de reconnaissance de la Brigade Givati, menant des
opérations « confidentielles » contre Gaza. Son nom vient de l’histoire
biblique du juge Samson qui lâcha 300 renards aux queues enflammées par
des torches dans les champs des Philistins.

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