Europalestine
L’irrésistible ascension du BDS, décrite sur Mediapart par Thomas Cantaloube, envoyé spécial en Israël.
"En dépit des dénégations du gouvernement israélien, la campagne
de boycott, désinvestissement et sanction commence à avoir un impact
dans le pays. L’Eurovision, organisé à Tel-Aviv en mai 2019, offre une
nouvelle plateforme pour les militants BDS.
Si l’on veut être sûr d’irriter un Israélien, il suffit de
prononcer les trois lettres BDS. Peu de choses sont susceptibles de
provoquer une réaction aussi épidermique que l’acronyme du mouvement
international promouvant le boycott, le désinvestissement et les
sanctions à l’égard de leur pays en raison de sa politique d’annexion
des territoires palestiniens. Et, de manière quasiment unanime, à
quelques exceptions près, tous les Israéliens sont à la fois prompts
à condamner BDS et à balayer du revers de la main son efficacité.
Comme le résume Daniel Shek, ancien ambassadeur d’Israël à Paris et
figure modérée de la vie politique locale, « le plus grand
accomplissement de BDS est de rendre ce pays fou ! ».
Vu de l’étranger, le mouvement BDS ne cesse d’engranger des succès,
certes relativement petits et symboliques, mais des succès quand
même. Vue d’Israël, la problématique est plus compliquée. Certes, il
a « rendu le pays fou », certes, il ne semble pas avoir de prise
sérieuse sur l’économie israélienne, qui se porte comme un charme,
notamment sur le plan des nouvelles technologies. Mais il semble pourtant que ses
conséquences se fassent sentir de manière plus souterraine et
insidieuse.
Une publicité dénonçant la décision de la chanteuse Lorde de
boycotter Israël, payée par un rabbin américain et diffusée par le
Washington Post, illustrant la réaction épidermique au mouvement BDS.
Contrairement aux affirmations du gouvernement et de la plupart des
Israéliens eux-mêmes, l’impact de BDS n’est pas bénin : il est l’un
des principaux facteurs de la dégradation de la situation démocratique
et du débat intellectuel dans le pays car, pour la première fois
depuis peut être les guerres des Six-Jours et du Kippour, Israël se
sent vulnérable. Il s’agit non pas d’une vulnérabilité existentielle
qui menacerait la survie même de l’État fondé en 1947, mais d’une
fragilité face à un mouvement qui expose les dérives nationalistes et
religieuses de la même manière que le mouvement anti-apartheid
dénonçait le racisme et la violence du gouvernement blanc en Afrique
du Sud, pourtant considérée par beaucoup jusqu’à sa chute (à
commencer par les gouvernements occidentaux et... israélien) comme
parfaitement fréquentable.
À l’occasion de la fin de l’année 2018, le mouvement BDS a fait
circuler la liste de ses principaux succès pour les douze mois
écoulés : l’annulation d’un match amical de l’équipe de football
d’Argentine juste avant le Mondial, l’annulation des concerts à
Tel-Aviv de Lana Del Rey, Shakira ou Lorde à la suite de la pression de
certains de leurs fans, l’arrêt du sponsoring de la fédération
israélienne de football par Adidas, le vote par Dublin et des villes espagnoles et italiennes de
résolutions approuvant BDS ou encore la décision d’Airbnb de ne plus
diffuser d’annonces pour des logements dans les colonies israéliennes,
illégales au regard du droit international. Sans oublier un succès
indirect : l’élection au Congrès des États-Unis d’une poignée de
représentants ouvertement favorables à BDS, une première.
Un porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères
est prompt à écarter tous ces événements avec une moue sceptique
lorsqu’on l’interroge sur le sujet : « Honnêtement, ce ne sont pas les
actions de quelques artistes mal informés qui vont nous atteindre !
Faites plutôt la liste de tous les succès d’Israël dans l’année
passée sur les plans diplomatiques ou économiques et vous verrez que
le mouvement BDS est anecdotique. » Pourtant, si l’on en juge par les
pages entières de journaux et de sites internet qui ont été
consacrés aux différentes activités de boycott, on peut difficilement
prétendre que ces événements ont laissé les Israéliens de marbre.
Un tribunal a même été jusqu’à exiger que les deux activistes
néo-zélandais qui avaient démarré la campagne pour convaincre Lorde
de ne pas chanter en Israël remboursent les fans éplorés de la
chanteuse. D’innombrables reportages ont également été diffusés sur
les propriétaires de logements (illégaux) dans les colonies qui ne
pouvaient plus arrondir leurs fins de mois, en listant leurs habitations
sur la plus grande plateforme mondiale de locations temporaires.
Difficile, face à l’avalanche de récriminations, de prétendre à
l’insouciance.
« En dépit des assurances officielles qu’il s’agit de phénomènes
marginaux, il commence à y avoir un impact réel du mouvement BDS en
Israël, soutient Ofer Neiman, de l’organisation Boycott From Within.
Par exemple, j’ai été surpris d’apprendre que des centaines de DJ’s
internationaux se mobilisaient pour refuser de se produire en Israël.
Je connais bien cette scène et elle est normalement assez peu
politisée.
Sachant que des villes comme Tel-Aviv ou Haïfa ont bâti ces
dernières années une économie reposant sur le tourisme jeune et
fêtard, cela va inévitablement les atteindre. »
Un manque à gagner est toujours plus difficile à mesurer qu’un
bénéfice. Et les dégâts en termes d’images sont également
compliqués à évaluer : par exemple, les incidents à Gaza au
printemps ont-ils plus, ou moins, dévalorisé l’image d’Israël en 2018
que les actions de BDS ? Impossible de répondre. Pour Omar Barghouti,
l’un des cofondateurs du mouvement BDS, « il vaut mieux regarder des
indicateurs objectifs plutôt que de demander aux Israéliens leur
opinion. Qu’est-ce que l’on constate ? Le gouvernement israélien a
dédié un ministère entier [celui des affaires stratégiques – ndlr]
à se battre contre BDS. Si les pertes liées à BDS ne se chiffraient
pas en milliards de dollars, pourquoi dépenser des centaines de
millions contre le mouvement ? »
« Dans ses ambassades au travers le monde, Israël emploie désormais
des gens à plein temps pour contrer BDS, il y en a deux en
Grande-Bretagne par exemple, ou détruire la réputation des activistes,
poursuit-il. Le gouvernement, via ses ministères et ses relais,
organise régulièrement des conférences sur le thème : “Comment
combattre BDS ?”. Si le mouvement est aussi inefficace, pourquoi se
démener ? Enfin, on note que de plus en plus de grosses entreprises
internationales refusent de participer à des appels d’offres en
Israël, de crainte de se voir ensuite reprocher d’être complice d’un
régime qui commet de graves violations des droits humains. »
Plusieurs études ont tenté de mesurer combien pourrait coûter le
mouvement sur le plan économique. Une des plus récentes, menée par la
Brookings Institution de Washington, estime que « l’économie
israélienne est moins susceptible qu’auparavant aux boycotts [...] du
fait de ses exportations qui ont évolué vers des biens de haute
qualité, qui ne peuvent pas être remplacés facilement par ses
clients. À moins que des sanctions officielles ne soient mises en
place par les partenaires les plus importants d’Israël comme les
États-Unis ou l’Union européenne, BDS ne devrait pas produire le
niveau de pression économique espéré par ses supporteurs. »
« Cela ne me dérange pas d’appeler au boycott de mon pays »
Toutefois, d’autres études, antérieures, se montraient plus
pessimistes : un rapport interne du gouvernement israélien chiffrait
les pertes d’exportation à 1,4 milliard de dollars par an et la Rand
Corporation, qui est loin d’être un bastion gauchiste, mettait la barre
trois fois plus haut, à 47 milliards de dollars sur dix ans.
L’autre réaction, celle-ci très visible, du gouvernement de
Benjamin Netanyahou a été la multiplication de lois ou de mesures
destinées à faire taire les promoteurs de BDS (voir notre article sur
la Contraction démocratique d’Israël). La plus emblématique, et celle
qui a le plus déteint sur l’image du pays, est évidemment celle qui
permet d’interdire d’entrée sur le territoire ou d’expulser tout
étranger qui appuie le boycott d’Israël. Une forme de test d’opinion
préalable à la délivrance d’un visa.
Revenons à ce que disait Daniel Shek, sur le fait que BDS « a rendu
le pays fou ». L’ancien diplomate ajoutait, dans la foulée de sa
remarque : « Cela sert la droite. » Il est clair que l’actuel
gouvernement, le plus à droite que le pays ait jamais connu, a érigé
BDS au rang de menace existentielle, au même titre que le Hezbollah, le
Hamas et l’Iran, et qu’il sert à merveille la stratégie de
victimisation déployée à la fois à titre personnel par Netanyahou,
mais aussi par Israël en général. Surtout, le mouvement BDS a
profondément divisé les militants de la paix et des droits humains à
l’intérieur d’Israël.
À 81 ans, Ruchama Marton est l’une de ces activistes de longue date.
Psychiatre, elle est la fondatrice de l’ONG Physicians for Human Rights
(PHR), rassemblant des médecins israéliens et palestiniens. L’an
passé, elle n’a même pas été invitée aux célébrations du
trentenaire de l’organisation qu’elle a créée et dont elle demeure
présidente d’honneur. Sa faute : soutenir la campagne de boycott, alors
que PHR s’est prononcé contre, « sans véritable débat entre nous,
car le débat intellectuel est, pour l’essentiel, mort en Israël »,
explique Rushama.
« Les organisations en faveur de la paix ont plus ou moins disparu,
car il n’y a plus de paix à faire, constate-t-elle. Restent les
associations de lutte pour les droits humains, qui ne sont pas très
nombreuses. La paix, c’est dans l’avenir, les droits humains, c’est
maintenant. Il faut donc se concentrer là-dessus en appelant les choses
par leur nom : occupation, apartheid, ce que peu de monde ose faire en
Israël. Comme nous sommes peu nombreux, il nous faut trouver des
alliés. BDS en fait partie. Même si je ne suis pas d’accord avec
toutes leurs opinions, cela ne me dérange pas d’appeler au boycott de
mon pays. Il y a un prix à payer pour tout. Mes collègues et amis à
Gaza, que je ne peux pas visiter depuis onze ans, sont privés de leurs
droits culturels, artistiques et scientifiques. »
Entourée de ses deux chats, une tasse de thé à la main et tirant
sur sa cigarette, Ruchama Marton illustre à son corps défendant la
fracture provoquée par BDS au sein de la gauche et des activistes
israéliens. Nombre d’entre eux ne sont pas disposés à suivre BDS, qui
leur rappelle trop le mouvement anti- apartheid des années 1970 et
1980 et leur renvoie une image difficile à accepter. Face à une
société qui a définitivement basculé à droite depuis une douzaine
d’années, et face à un gouvernement qui réduit toutes les
argumentations à des slogans et n’hésite plus à aller chercher ses
amis chez les antisémites, pour peu qu’ils soient nationalistes, cette
gauche qui militait autrefois pour la paix est désormais désemparée
et divisée. Ce n’était évidemment pas le but recherché par les
militants BDS, mais c’est la réalité aujourd’hui.
Comme un sparadrap dont on n’arrive pas à se débarrasser, la
campagne BDS va de nouveau donner le tournis à Israël en 2019,
notamment à l’occasion d’un événement qui prête d’ordinaire plus à
sourire : le concours de l’Eurovision. Le dernier vainqueur en date
étant la chanteuse israélienne Netta, son pays sera donc en mai
l’hôte de la prochaine édition. La joie sincère qui s’est emparée
d’Israël lorsqu’elle a remporté le trophée a immédiatement fait
place à la politique. Car le ministre de la culture a d’abord voulu
organiser l’événement à Jérusalem, avant de reculer devant le risque
de désistements, étant donné le statut contesté de la ville. Du
coup, les festivités se tiendront à Tel-Aviv, mais le mouvement BDS a
d’ores et déjà entrepris de mettre la pression sur l’organisme
européen de diffusion (EBU), lui intimant de veiller au respect de ses
propres règles.
En effet, la possibilité que des spectateurs de l’Eurovision
puissent être interdits d’entrée sur le territoire en raison de leurs
opinions politiques existe, en raison de la loi déjà mentionnée, ce qui contreviendrait
aux règles de l’EBU. De même que la question complexe du partage des
fréquences entre Israël et les territoires occupés, car la charte de
diffusion de l’EBU stipule que tout le monde puisse avoir accès au
même contenu. « Nous ne nous faisons pas d’illusion, nous ne
parviendrons pas à faire annuler la tenue de l’Eurovision en Israël,
concède Omar Barghouti. Mais nous allons en profiter pour faire du
battage et élever le prix de la complicité. »
Contre l’Afrique du Sud, une des campagnes les plus médiatiques et
les plus réussies, menée entre autres par Steve van Zandt, le
guitariste de Bruce Springsteen, fut celle qui appelait les musiciens à
refuser de se produire à Sun City, le plus célèbre centre de loisirs
du pays. Reprise par la chaîne musicale MTV à l’époque, elle avait
touché une partie de la jeunesse américaine et européenne, et Nelson
Mandela, une fois libéré, s’était félicité de son impact.
Même en
chanson, BDS mine doucement Israël."
Thomas Cantaloube
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