Erwan Manac'h
Quoi qu’ils fassent, les cheminots butent invariablement sur le même mur d’incompréhension.
Quoi qu’ils fassent pour se faire entendre, les cheminots butent
invariablement sur le même mur d’incompréhension. Les mêmes
micro-trottoirs auprès des usagers « pris en otage », les mêmes trombes d’articles sur les « perturbations »
attendues, le même raidissement autoritaire de la direction de la SNCF.
Il n’en a pas été autrement quand, au lendemain d’un accident d’une
gravité rare, le 16 octobre dans les Ardennes, un vent d’effroi a saisi
le corps cheminot partout en France, déclenchant un mouvement de « droit
de retrait » général.
Comme un débat sur le voile sans femme voilée, le
procès médiatique s’instruit sans faire de place à l’inquiétude des
cheminots sur la sécurité ferroviaire. La communication de la direction
de la SNCF semble suffire à prononcer une sentence entendue : les
cheminots « instrumentalisent un incident » pour des raisons bassement syndicales, orchestrent un « mouvement social inopiné » d’autant plus « inacceptable »
que sa spontanéité rend tout service minimum inopérant. Édouard
Philippe invite même – fait d’une extraordinaire brutalité pour un
Premier ministre – la direction de l’entreprise à engager des poursuites
judiciaires contre ses agents. Tout semble fait pour que la crise
s’éternise.
Sauf que les cheminots ont l’appui de l’inspection du travail du
Grand Est, qui considère que les incidents en cascade qui auraient pu
provoquer une catastrophe, le 16 octobre, posent un « motif raisonnable de penser »
que la sécurité est compromise et que leur droit de retrait est, en
l’espèce, légitime. Ce jour-là, le conducteur miraculé, mais légèrement
blessé dans la collision avec un tracteur de son train lancé à 150 km/h,
a dû abandonner la quarantaine de passagers à bord pour disposer en
urgence les signaux d’alerte sur 1 500 mètres de voie, afin d’empêcher
un accident supplémentaire.
Les cheminots ont tout tenté, pour dire notamment
leur inquiétude face à la généralisation programmée des trains circulant
sans contrôleur, dispositif dit « agent seul », dont l’inspection du
travail préconise aujourd’hui la suspension. Mais ils ont tout perdu et
voient en prime leurs droits syndicaux drastiquement réduits, comme dans
toutes les entreprises. Le retrait apparaît donc comme un ultime
réflexe de plus en plus fréquent. Comme le 14 octobre en gare
Saint-Lazare, à Paris, à la suite de sept agressions de contrôleurs en
l’espace d’un week-end, par des usagers excédés par les transformations
et les dysfonctionnements.
Refuser de les entendre, c’est aggraver leurs
maux.

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