Jean-Luc Mélenchon
On se souvient du pataquès médiatique orchestré à partir d’un mot – «
barbare » – volé dans une conversation et mis en scène hors contexte.
Il s’agissait des méthodes de la répression des manifestations contre le
changement climatique ou celles des gilets jaunes. Castaner l’éborgneur
avait même honteusement utilisé cette énième campagne médiatique pour
m’accuser d’avoir traité de « barbares » les malheureux policiers
assassinés à la préfecture de police. Depuis lors, chacun a pu voir
combien j’avais eu tort… La répression de la manifestation bon enfant
des pompiers a prouvé que l’usage des forces de police était
proportionné et respectueux de la dignité des personnes dévouées aux
autres comme le sont des pompiers ? Un pompier en pleurs (et pas à cause
des lacrymos) disait devant l’Assemblée nationale : « je ne les aurais
jamais cru capables de ça ». Maintenant il le sait. Un pompier éborgné
comme un gilet jaune en a donné la preuve.
Des milliers de gens le savent après des milliers d’autres. Et avant
la prochaine manif où des milliers d’autres vont l’apprendre ou le
comprendre à leur tour. Jour après jour, le consentement à l’autorité
recule dans le pays du fait des pratiques de ceux qui sont censé
l’incarner. Dans tous les métiers, des gens font valoir leur opposition
aux conditions dans lesquelles s’exerce leur profession. On l’a vu
récemment encore à la SNCF. Mais tout le monde voit bien que ce n’est
pas le cas dans la police. Au contraire, le syndicalisme d’extrême
droite semble s’acharner à faire taire la moindre critique à l’intérieur
de la profession comme dans la cité et jusqu’aux parlementaires comme
ce fut le cas avec la manifestation au siège des insoumis après la
campagne de presse sur mes mots volés. Alors, l’esprit public est miné
de l’intérieur par un délitement qui semble sans fin. En voici encore un
exemple des plus cruels.
Dimanche 13 octobre a eu lieu à Villiers-le-Bel un rassemblement en
mémoire du jeune Ibrahima B. Ibrahima, originaire de la ville de
Sarcelles dans le Val d’Oise, 22 ans, est mort le 6 octobre dans un
accident de moto dans le cadre d’un « contrôle de police ». Les
manifestants étaient accompagnés par le député Éric Coquerel au nom des
Insoumis, seul mouvement politique représenté au Parlement à avoir fait
le déplacement. On excusera les absents. En vérité, ils ne devaient pas
croire possible ce qui s’est passé. Car dès le début la volonté des
responsables de la Police et du Parquet semble avoir été, surtout et
avant tout, de cacher les circonstances exactes de la mort d’Ibrahima à
sa famille, ses proches et l’opinion publique.
Voyez plutôt. Le soir du décès du jeune homme, la préfecture de
police du Val d’Oise publie un communiqué sur l’accident. On y lit une
histoire qui s’avèrera être un tissu de mensonges officiels. Un véhicule
de police ainsi que plusieurs fonctionnaires étaient installés sur le
bord de la route pour effectuer des contrôles. Un motard serait arrivé à
une vitesse élevée. Les policiers auraient fait signe pour qu’il
ralentisse mais au lieu de ça, le conducteur aurait dévié sur le
trottoir et foncé dans un poteau. Malgré les premiers soins prodigués
par les policiers présents, il meurt quelques heures plus tard.
Responsabilité de la police : zéro. Version officielle : le motard s’est
jeté de lui-même sur le poteau pour éviter un contrôle.
Une fois de plus le sentiment d’impunité aura aggravé la faute
initiale. Car cette version est rapidement contredite par des témoins de
la scène, que ce soient des habitants des immeubles alentour ou un
conducteur au volant de sa voiture derrière le jeune Ibrahima. Eux
racontent qu’en entendant la moto arriver, les policiers auraient bloqué
la route avec leur fourgon. C’est en essayant d’éviter la collision
avec le véhicule de police qu’il aurait dévié vers le poteau.
Évidemment, ça change tout. Dans cette version, les policiers auraient
soupçonné le jeune homme de délit de fuite avant même d’avoir essayé de
l’arrêter. Ce préjugé les aurait conduits à mettre en place un dangereux
barrage routier provoquant la mort du conducteur de la moto.
Un autre élément tend à montrer une volonté de dénaturer la vérité au
détriment de la justice due aux proches de la victime. Le communiqué de
la préfecture le soir de la mort d’Ibrahima affirmait que celui-ci
conduisait une « moto volée ». Or, c’était un mensonge pur et simple.
L’homme était le propriétaire de son véhicule. La preuve en a été
apportée depuis par sa famille. Pourquoi cette volonté de salir la
réputation d’un mort ? Brouiller l’attention du public ? Ibrahima était
titulaire d’un diplôme de technicien bac+2. Il gérait sa vie comme un
honnête garçon bien pourvu pour son avenir. Ce n’était pas un voleur de
mobylette. D’aucuns ont voulu le faire croire pour atténuer la violence
de leurs actes. La lenteur du procureur à lancer les enquêtes est un
autre signe. Entre le dimanche et le jeudi, il n’a pas ouvert
d’information judiciaire, malgré les demandes répétées de la famille. Le
jeudi 10 octobre, il a enfin annoncé le faire mais au dimanche 13 au
soir, il n’y avait toujours pas de juge d’instruction nommé. Une
nonchalance qui n’est pas neutre. Ce qui signifie concrètement que la
famille et son avocat n’ont pas accès aux pièces du dossier : rapport
d’autopsie, bandes de la vidéo-surveillance etc.
Cette histoire a peut-être l’air d’un fait divers mais elle ne l’est
pas. Il y a mort d’homme. Le droit à la sûreté, garanti par la
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, exige que les
citoyens n’aient pas peur de mourir du fait de l’action de la police,
qu’ils s’appellent Steve, Zineb ou Ibrahima. Nous en sommes pourtant là.
Quand cela arrive, le devoir de l’État républicain est de traiter avec
respect et dignité les proches des victimes qui demandent la vérité. Les
enfants des quartiers populaires, comme les jeunes ou les gilets
jaunes, ne doivent pas être traité comme des ennemis par la police et la
justice républicaines. C’est pourtant ce qui se passe ici encore. Alors
à Villiers-le-Bel, à Sarcelles et dans de nombreuses villes, le lien de
confiance est rompu parce que les habitants sont traités en ennemis par
ces institutions. Ils sont des citoyens français. Ils sont le peuple
souverain et ceux qui incarnent les institutions ne doivent pas croire
qu’ils le sont à leur place. « Il avait le droit de participer à la
construction de la France » disait au rassemblement, dimanche, le
grand-frère d’Ibrahima.
Quels mots plus dignes et beaux pouvaient-on
prononcer ? Ceux qui sont responsables de sa mort devraient les méditer.

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