Victor Ayoli
- La viocrophobie ? Ah non. C’est nouveau ? Ça vient de sortir ?
- En quelque sorte. On peut aussi dire « gérontophobie » si on veut
faire savant. Ça veut dire la phobie (Peur ? Rejet ?) des vieux.
- Qui a peur des vieux Victor ? Qui les rejettent ? Attends, si je
fermais la porte de mon rade à tous ceux qui ont dépassé la date de
retrait – eh ! La « retraite », c’est ça – je pourrais fermer boutique !
- Aqueste cop Loulle. As ben parla. Allez, tournée générale
pour les viocres, c’est moi qui paie ! Je te parle de ça parce que je
viens de surprendre, dans la machine à bruit, un comique laborieux en
pleine « viocrophobie ». En l’occurrence, il se foutait - en prenant une
voix chevrotante et en prononçant des propos débiles - du ci-devant
Collomb ancien ministre de l’intérieur et maire de Lyon. Facile et
irritant.
Qui a peur des vieux ? Qui les rejettent ? Me demandais-tu ? Ben, la
république et donc les politiques qui sont censés assurer une vie digne
et décente à nos anciens, à ceux à qui ils doivent la société dans
laquelle nous vivons tous, plus ou moins bien. Les vieux sont des
citoyens à part entière, des membres essentiels au bon fonctionnement de
la société par leurs activités bénévoles dans les associations y
compris dans les partis politiques et les conseils municipaux. Ils
empêchent aussi que la machine sociale grippe en mettant de l’huile dans
les rouages, c’est-à-dire en aidant leurs enfants et petits-enfants. La
république les rejette en ne leur assurant pas les moyens d’une fin de
vie digne. Elle les rejette tout en leur épongeant toutes leurs
éconocroques d’une vie en les parquant dans des Ehpad souvent indignes
bien que hors de prix. Indignes par leur mode de « management », pour
parler « moderne », qui privilégie le comptable à l’humain. C’est hélas
vrai dans les EHPAD publics ou associatifs mais c’est bien pire dans les
EHPAD privés où les actionnaires sont mieux traités que les résidents !
Ainsi, les dividendes distribués par Orpea
– un des lideurs des EHPAD privés - ont quasi doublé entre 2012
et 2016, passant de 32 millions à 60 millions d’euros. La détresse des
vieux est un « produit rentable et attractif ».
- Ah ! Je vois. Le viocre est une matière première rentable… Mais comment sont financés ces Ehpads ?
- Le financement des EHPAD se
compose de trois parties : le forfait soins (32 % des charges totales),
financé par l’Assurance-maladie via les agences régionales de santé
(ARS) ; le forfait dépendance (15 % des charges), financé en partie par
les résidents (ou leurs familles) et par le conseil départemental avec
l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ; et le forfait
hébergement, payé par les résidents et leurs familles (53 % des
charges). Dans le public, la médiane de celui-ci atteint 1 630 euros par
mois (la moitié des résidents paient plus, l’autre moitié moins) ; dans
le privé associatif, elle est de 1 800 euros, et dans le privé
lucratif, de 2 460 euros, avec des tarifs pouvant grimper jusqu’à
8 000 euros.
Nettement plus onéreux, les établissements commerciaux ne
garantissent pas pour autant une meilleure qualité de soins. Ils
comptent actuellement vingt à vingt-cinq aides-soignants et infirmiers
(équivalent temps plein) pour cent résidents, contre trente pour cent
résidents dans le secteur public. Et le niveau de rémunération y est
beaucoup plus bas.
- Eh ! Ils sont là pour faire du fric. Mais ça coûte un pognon de
dingue, pour parler comme not’bon président ! Comment les vieux
peuvent-ils payer ça ?
- En vendant la baraque, en se ruinant. Il existe aussi pour les V.P
(viocres pauvres) une aide sociale à l’hébergement financée par les
départements. Elle permet de prendre en charge la différence entre leurs
moyens et le prix de l’hébergement pour les établissements dits
« habilités », dont le tarif hébergement est plafonné.
En 2015, 120 000 personnes bénéficiaient de l’aide sociale à
l’hébergement. Trois résidents sur quatre y seraient éligibles, mais ils
ne sont qu’un sur deux à la demander, ce qui s’explique par la menace
d’une demande d’obligation alimentaire des enfants et petits-enfants, et
par la possibilité pour l’État de récupérer les aides versées sur la
succession.
- Mouais… On comprend que les héritiers soient réticents. On aime
bien ses vieux mais tout de même, pas au point de leur sacrifier
l’héritage, même si c’est le pognon qu’ils ont laborieusement amassé au
cours d’une vie… Des résidents pas toujours bien traités, des coûts
supérieurs à la pension retraite dans les trois quarts des cas et un
personnel sous tension : si je comprends bien, le système des EHPAD est
dans une impasse.
- C’est le moins que l’on puisse dire.
- Alors qu’est-ce qu’on en fait des vieux ? On les pousse au suicide,
comme les paysans ? On les « euthanasie » lorsqu’ils sont trop
vétustes, comme en Belgique et au Pays-Bas et peut-être même un peu chez
nous, mais sournoisement, sans le dire ?
- Mme Lagarde, alors patronne du Fonds monétaire international (FMI),
aurait dit : « il est vrai qu’il y a un problème très sérieux. C’est
que les gens vivent maintenant trop ».
Par conséquent, pour atténuer ou neutraliser les effets financiers du
« risque de longévité », le FMI propose, entre autres mesures de choc,
d’augmenter considérablement l’âge de la retraite parallèlement à
l’espérance de vie pour qu’il n’y ait pas plus d’années à payer.. La
« réforme Macron-Delevoy » de la retraite ne va-t-elle pas dans ce
sens ? Le rêve de tout « gestionnaire » serait une bonne épidémie
récurrente qui balaie chaque année tous ceux qui ont largement dépassé
la date de péremption. Mais c’est assez difficile à vendre à l'opinion…
Et puis, tant qu’on y est, pourquoi ne pas faire comme dans « Soleil
vert » : fabriquer avec les protéines des vieux fermement incités à
« libérer le territoire » des pastilles nourrissantes, qu’on pourrait
généreusement offrir aux malheureux affamés du tiers-monde…
- Là, t’envoie le bouchon un peu loin Victor.
- Pas tellement Loulle. On reconnait la qualité d'une société à la
manière dont elle traite ses vieux. Notons qu'on ne trouve pas
d'Africains dans les Ehpad…. Pour en revenir à des solutions un peu plus
décentes, le mieux n’est-il pas de permettre aux vieux de vivre chez
eux ? En famille si possible – mais le mode de vie actuel ne s’y prête
plus comme avant – ou chez eux, avec le concours d’auxiliaires de vie et
d’aide-soignantes qui œuvrent dans les Ssiad.
- Quésaco ?
- Ça veut dire « service de soins à domicile » Ssiad. J’ai une
expérience personnelle, pour ma compagne, qui me fait mettre sur un
piédestal les jeunes femmes qui se consacrent à ce service, quasiment un
sacerdoce, une vocation. Elles sont compétentes mais surtout
généreuses, capables de s'adapter et de réagir, dévouées et toujours
souriantes pour un travail difficile, mal payé et mal considéré. Elles
sont pourtant souvent le seul rayon de soleil qui entre dans le domicile
des vieux qu’elles lavent, qu’elles habillent, qu’elles font manger,
auxquels elles redonnent goût à la vie. Elles sont des héroïnes
discrètes du quotidien.
Pourtant les Ssiad sont eux aussi en crise. Les conditions de travail
sont difficiles — temps partiel, nombreux déplacements, amplitude
horaire importante — et le secteur est lui aussi fragilisé par des
mesures d’économie. Malgré l’importante augmentation des personnes
dépendantes, le budget des SSIAD ne suit pas. Le manque de personnel est
flagrant là aussi. Et les contrats précaires, d’un mois souvent, peu
attractifs. Et le métier est pénible, voire dangereux. Les
aides-soignantes souffrent d’une « sinistralité » trois fois supérieure à
la moyenne nationale tant leur charge est lourde. Lorsqu'il faut
tourner dans un lit, lever un corps difficilement coopératif tangentant
parfois le quintal, les reins, le dos en prennent un coup… Enfin, leur
faible rémunération, sans espoir de promotion pendant plus de 12 ans,
ajoutée à la pénibilité de leur travail dissuade de s’engager dans cette
profession, d’autant plus que les volontaires doivent payer leur
formation ! Un scandale.
- Pas très gai tout ça, Victor. Alors qu’est-ce qu’on fait ?
- Le mieux c’est encore de rester en bonne santé. Et pour cela,
différentes études fort sérieuses ont dit : « Boire un verre de vin
permet de lutter contre les maladies cardio-vasculaires ». « Boire un
verre de vin permet de lutter contre certains cancers ». « Boire un
verre de vin permet d’éloigner de risque d’Alzeimer ».
- Ça fait déjà trois verres par jour Victor, qui devraient être remboursés par la Sécu. Allez, à la nôtre, c’est ma tournée !
Sources
https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BAQUE/59611
https://www.pour-les-personnes-agees.gouv.fr/
https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-france_5162040_3224.html
https://www.liberation.fr/debats/2019/11/25/donnons-aux-aides-soignantes-les-moyens-de-s-occuper-des-personnes-agees_1765402
Sources
https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BAQUE/59611
https://www.pour-les-personnes-agees.gouv.fr/
https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-france_5162040_3224.html
https://www.liberation.fr/debats/2019/11/25/donnons-aux-aides-soignantes-les-moyens-de-s-occuper-des-personnes-agees_1765402

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