Bernard Gensane
De larges extraits d'un article de L'Humanité du 28 octobre 2019.
Onze
ans après le krach de 2008, les banques restent bien fragiles : les
créances toxiques persistent et les actionnaires réclament toujours plus
de dividendes, siphonnent les marges et les milliards d’euros d’argent
public que touche le secteur.
1/ Des dettes pourries bien présentes
Il
reste encore un stock conséquent de créances « douteuses » ou « non
performantes » dans les banques européennes. Par cet euphémisme, il faut
comprendre des prêts qui ne seront pas remboursés. Et en volume, la
France est deuxième, avec 124 milliards d’euros de créances pourries
dans les banques, derrière l’Italie mais loin devant la Grèce et le
Royaume-Uni, sur le stock de 636 milliards d’euros que compte le
continent. La
BNP est la banque la plus touchée, puisqu’elle va devoir tirer un trait
sur 4,3 % du volume des prêts qu’elle a consentis, soit 34 milliards
d’euros. C’est plus de la moitié de ce qu’il y avait au pire moment de
la crise de 2008. La
politique des taux d’intérêt très bas, négatifs même, décidée par la
Banque centrale européenne (BCE), devait leur permettre d’écouler à peu
de frais ces créances douteuses. Mais les banques ont préféré
« titriser » ces dettes, les découper et les proposer dans de nouveaux
produits financiers.
2/ Un tiers des banques en danger
354
banques – situées principalement en Europe de l’Ouest et en Asie –
présenteraient une rentabilité anormalement faible, assurait la semaine
dernière le cabinet McKinsey. Au point qu’elles ne résisteraient pas à
un retournement de conjoncture. Or, les perspectives sont en berne,
l’OCDE s’attend pour 2019 à « la croissance mondiale la plus faible
depuis la crise de 2008 ». Les banques accusent en premier lieu la
politique de la BCE : les taux d’intérêt bas font que les emprunts
privés, comme les dettes souveraines, ne rapportent plus guère. Ce qui
peut inciter les établissements à prendre plus de risques, donc à
contracter de nouvelles créances dangereuses. Les banques traditionnelles se consolent avec les augmentations de frais bancaires. À ce propos, le magazine 60 Millions de consommateurs
a accusé, jeudi dernier, les établissements français de ne pas tenir
leurs engagements : ils avaient promis, en décembre 2018, sur demande du
président de la République et à la suite du mouvement des gilets
jaunes, de plafonner les frais d’incidents bancaires à 25 euros mensuels
pour l’ensemble des clients surendettés ou à bas revenus. Or le
« plafonnement n’est pas mis en place pour l’immense majorité des
clients noyés sous les frais pour incidents », écrit le magazine après
avoir procédé à des tests, jugeant ce bilan « accablant ».
3/ Des aides publiques au profit des actionnaires
Pourtant,
les banques ont, depuis 2014, touché une manne d’argent public. Le
pacte de responsabilité – des allègements de cotisations familles,
salariales et diverses baisses de l’impôt sur les sociétés – a rapporté
14 milliards d’euros au secteur financier. « Soit près de 10 milliards
d’euros pour les banques et 4 milliards pour les assurances. Et cet
argent, plutôt que de servir l’emploi, a servi les actionnaires »,
explique Luc Mathieu, secrétaire général de la CFDT banques. Son
syndicat a commandé une étude à trois cabinets d’expertise pour établir
un bilan du pacte de responsabilité dans le secteur. « Si on prend les
principaux groupes bancaires (BNP, Société générale, Crédit agricole et
Natixis), entre 2013 et 2018, les dividendes ont plus que doublé,
passant de 3,6 milliards à 8,9 milliards d’euros », détaille le
syndicaliste. Ces montants sont conséquents puisqu’ils représentent,
juste avec le Cice, une baisse de 10,6 % du « coût » de la masse
salariale pour les banques. Le
travail prospectif réalisé par les cabinets d’experts montre que, de
2019 à 2022, le maintien de ces mesures devrait représenter un cadeau de
9,6 milliards d’euros pour le secteur bancaire.
4/ Une hécatombe salariale
Alors
que les banques s’étaient engagées au moment du pacte de responsabilité
à procéder à 40 000 embauches, le solde net des emplois dans le secteur
bancaire français a chuté de 11 000 postes en cinq ans. Et ces
dernières semaines encore, les plans sociaux s’enchaînent. « Les banques
se servent clairement du prétexte des taux bas et de la baisse des
marges pour justifier des plans de restructuration », déplore Luc
Mathieu. En octobre, la BNP Paribas Asset Management a lancé la
suppression de 100 postes à Paris. Peu avant, BP2S, une autre filiale de
la BNP, annonçait 500 emplois en moins d’ici à 2021. Même
scénario à la Société générale qui, après avoir dévoilé en avril
dernier un plan de suppression de 1 600 postes dans sa banque de détail,
a prévenu, fin septembre, les représentants du personnel qu’elle
prévoyait d’en supprimer 530 de plus d’ici à 2023.
5/ La régulation empêchée
Ces
dernières années, près de 4,5 milliards d’euros ont été dépensés par le
secteur financier auprès des institutions publiques pour empêcher la
régulation, a révélé début octobre le FMI. Ce qui en fait le secteur aux
plus lourdes dépenses de lobbying au monde. Tandis que la majorité des
projets peu contraignants deviennent des lois, aucun projet de
régulation ambitieux ne réussit, remarque le FMI, qui montre également
que les banques les plus agressives en matière de lobbying sont celles
qui prennent le plus de risques, qui souffrent le plus des crises, mais
qui arrivent ensuite à obtenir le plus d’aides publiques. L’institution
internationale pointe également le principe des « portes tournantes », à
l’image de François Villeroy de Galhau, haut fonctionnaire qui passe à
la BNP avant de devenir gouverneur de la Banque de France. « La
Fédération bancaire française a un bureau à Bruxelles, alors que nous,
non, ironise la secrétaire générale de la CGT banques. Par exemple, sur
les frais bancaires des personnes fragiles, nous avons été reçus à
Bercy, auditionnés à l’Assemblée, au Sénat… Et deux mois plus tard,
Bruno Le Maire se contente de dire : “On va faire confiance aux bonnes
pratiques des banques.”
Avec le résultat que nous voyons aujourd’hui.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire