Michèle Sibony
La République française a connu bien des saisons, celle du racisme est un hiver gris et sinistre.
Catherine Grupper, la militante antiraciste qui ne se trompa jamais de
combat, et entre autre membre de l’UJFP, vient de mourir. L’un de ses
camarades de lutte a rapporté ses paroles à des enseignants qui
voulaient renvoyer de l’école de jeunes élèves portant le foulard : elle
leur a dit : « moi depuis que je milite je sais que ce qui compte c’est
d’être du côté des opprimés ; alors je ne comprends rien à ce qui se
passe sous votre crâne, vous ne pouvez pas demander l’exclusion de ces
gamines. »
Depuis des années maintenant des enfants vont tous les jours à
l’école de la République et y subissent méfiance et mépris de ce qu’ils
sont, contrôles et discours humiliants sur leur religion, leurs
familles, les causes justes qu’ils défendent.. Souvenons nous que c’est
en 2014 qu’est publié le premier document de prévention de la
radicalisation en milieu scolaire par l’académie de Poitiers, qui le
retire ensuite, mais il est suivi de bien d’autres jusqu’à celui tout
récent sur le signalement de la radicalisation de l’université de Cergy.
Cette « vigilance » initiée par l’État est, on l’a beaucoup dit, un
appel à la délation des voisins, des collègues, des enfants..
Ces enfants écoutent à la télévision des discours humiliants pour
leurs familles, leur père et leur mère, leur grand frère, leur grande
sœur.
Leurs pères leurs frères, sont surveillés sur leurs lieux de travail, dans la ville, soumis aux contrôles au faciès.
Leurs mères sortent le matin la peur au ventre pour les accompagner à
l’école, aller au travail ou chercher du travail, aller à la poste, la
banque ou l’hôpital, sans jamais savoir d’où va venir l’agression
verbale ou parfois physique. C’est cela, mesdames et messieurs,
l’insécurité quotidienne et pour des millions d’hommes de femmes et
d’enfants. Et c’est cela l’apprentissage que subissent ces enfants de la
République ; c’est ainsi que l’on forme aujourd’hui des citoyens dans ce
pays. Et c’est une honte ! Et ce que les autres enfants apprennent sur
les bancs de cette nouvelle école laïque c’est que que eux-mêmes n’étant
pas musulmans sont protégés, qu’ils sont eux à l’abri des suspicions et
ils intègrent discrimination et ségrégation comme des choses normales.
Bravo !
Nous sommes une association juive, la seule association juive
représentée ici, et c’est lamentable. Même si nous savons que de très
nombreux Juifs sont présents, militants associatifs syndicaux dans les
partis anonymes, et qu’ils sont aussi là parce qu’ils se souviennent
aussi de leur histoire familiale.
Nous aussi à l’UJFP nous avons de la mémoire, et nous nous en
servons. Cette mémoire nous donne des devoirs : d’abord et avant tout
être toujours du côté de l’opprimé et de la victime du racisme.
L’écouter lui d’abord et lui avant tous les autres, respecter sa parole
et lutter avec lui à ses côtés.
Les Juifs d’Europe des années trente ont connu cette atmosphère
antisémite ; la littérature de l’époque en porte abondamment les traces.
Une société imprégnée par le racisme qui laisse advenir le pire.
Pour cette raison mais aussi parce que nous sommes des êtres humains,
pas seulement des Juifs, nous sommes inscrits dans la lutte contre le
racisme, sous toutes ses formes. L’islamophobie ce racisme qui vient
d’en haut, des plus hauts niveaux de l’État et que les médias
complaisants diffusent dans tout l’espace social saturé de cette haine.
La négrophobie qui tue en silence, « bavure » après « bavure » policière
avec tous les guillemets voulus, de jeunes noirs, sans jamais faire la
une des journaux, ni mériter de discours politiques, ni voir sanctionné
les crimes par la justice. Rromophobie et les pogroms organisés sous les
yeux complaisants de policiers qui n’interviennent pas, le racisme qui
vise les asiatiques, encore plus invisible et silencieux,
l’antisémitisme qui tue encore de façon crapuleuse et sordide. Mais qui
lui réunit sans frilosité aucune toute la classe politique de l’extrême
droite à l‘extrême gauche..
Alors de ces nombreuses associations, de tous ces groupes racisés,
conscients des instrumentalisations gouvernementales sont nées des
coalitions pour lutter ensemble contre le racisme contre toutes ses
formes. Ce racisme qui sert si bien les intérêts de l’état
ultra-libéral : jouer la diversion pendant qu’il paupérise la population
en détruisant tous les acquis de ses luttes sociales, travail, droit au
chômage, santé, école, retraite, imposition ; et jouer la division
au sein de cette population pour son profit et son bénéfice : se poser
en rétablisseur d’ordre. Comme au bon vieux temps des colonies.
Nous Juifs qui avons de la mémoire, la mettons au service de toutes
les victimes du racisme et nous luttons avec elles toutes pour leurs
droits qui sont aussi les nôtres ; leur sécurité qui est aussi la nôtre,
leurs libertés qui sont aussi les nôtres. À la « concurrence » des
victimes, ce concept malveillant et répugnant du capitalisme sauvage qui
nous détruit systématiquement et qui ne fait pas partie de notre
vocabulaire, nous opposons la solidarité et la fraternité que nous
mettons en œuvre. Nous avons participé aux grandes marches de la
dignité, car il s’agissait de la dignité de nous tous et toutes, comme
on participe aux marches de la fierté. Nous nous organisons dans un
espace antiraciste respirable, c’est à dire un véritable antiracisme
dégagé de toute instrumentalisation. Car nous ne pouvons, nous Juifs,
avec tous nos partenaires imaginer manifester contre le racisme avec le
rassemblement national et avec ceux là même qui organisent et propagent
le racisme dans tout le pays.
Nous avons participé à l’organisation de la grève et de la
manifestation antiraciste Rosa Parks. Nous travaillons avec le CCIF, la
BAN la Voix des Rroms, et d’autres encore à la constitution d’une
plateforme antiraciste capable d’aider toutes les victimes du racisme :
musulmanes, noires, rroms, juives, asiatiques…
Pour développer nos liens de solidarité et parce qu’ensemble on est plus forts.
À la vigilance/délation promue par Macron, nous opposons notre vigilance et notre responsabilité des uns pour les autres.
Aujourd’hui, il faut nous lever tous et toutes pour empêcher la
banalisation du mal, pour empêcher la victoire de l’ordre du
néo-libéralisme sauvage. Vaincre ce régime passe et passera par une
mobilisation massive contre le racisme islamophobe, et contre le racisme
sous toutes ses formes.
Nous serons présents dans la rue le 8 décembre avec le collectif des
mères du Mantois pour dire : les humiliations de nos enfants ça suffit,
la violence policière dans les banlieues seule marque de la présence de
l’État, ça suffit. Le racisme ça suffit.

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