Claude Manor
Contre les grévistes, la rue et l’opinion, Macron a donné vendredi, en
conseil des ministres, le coup d’envoi du passage en force de la loi sur
la réforme des retraites.
La bagarre continue. Mais plus inattendue est
l’opposition que le gouvernement rencontre auprès du Conseil d’Etat…
Décidément, ça n’est pas fini !
Un démenti sévère pour Macron et le gouvernement
Vendredi 23 janvier, tandis qu’un regain de mobilisation s’exprimait
dans la rue, avec plus d’un million de manifestants, des grèves et des
actions en cours dans toute la France, le conseil des ministres a adopté
le projet de loi sur la réforme des retraites qui doit ensuite être
examiné par une commission à l’Assemblée nationale à partir du 3 février
et être mise en débat à partir du 17 février.
La procédure étant ainsi lancée, le Conseil d’Etat, obligatoirement
consulté bien que n’ayant aucun pouvoir de décision, a émis, ce vendredi
23 janvier, un avis qui descend en flèche le projet de loi. Même si ses
critiques ne sont, bien entendu, pas de même nature que celles que les
travailleurs ont toutes les raisons d’émettre et présentent plus un
caractère juridique et constitutionnel que social et politique, elles
n’en constituent pas moins un facteur de fragilisation du président dans
son entreprise de destruction au bulldozer des intérêts des
travailleurs.
Cette institution, qui représente la plus haute juridiction
administrative, désapprouve globalement le projet de loi en mettant en
avant principalement trois points : des « projections financières lacunaires », un recours à 29 ordonnances, ce qui « fait perdre la visibilité d’ensemble »,
et des dispositions dont au moins une pourrait être frappée
d’inconstitutionnalité. En outre, saisi le 3 janvier, il a dénoncé le
fait qu’il n’avait eu que trois semaines pour rendre son avis sur le
projet, par ailleurs modifié à six reprises pendant cette période. Bref,
dans les termes qui lui sont propres, il invite le président à revoir
sa copie. Même s’il n’émet qu’un avis, cela ressemble fort à une
injonction.
Malgré les pronostics de Macron, comptant sur la majorité LREM à
l’Assemblée pour faire passer sa loi, le chemin jusqu’à son adoption
semble donc promis à un long parcours semé d’embûches. En raison de ses
faiblesses juridiques et d’éléments d’inconstitutionnalité du projet, la
machine des institutions n’a pas fini de tourner.
Une critique qui apporte de l’eau à notre moulin
Le conseil d’Etat ne s’est évidemment pas mué en organisation de
défense des travailleurs et son avis serait normalement destiné à
demeurer dans les couloirs et les jeux feutrés des circuits
institutionnels. Mais les transgressions et les mensonges que s’autorise
Macron, usant et abusant des pouvoirs de l’exécutif, l’amènent à entrer
en contradiction, voire en opposition avec les pouvoirs judiciaire et
législatif. À l’occasion de ces frictions institutionnelles, il peut
être pris en flagrant délit de manipulation voire de duperie des
travailleurs. C’est ce qui peut lui arriver aujourd’hui et c’est
peut-être bien ce qui est recherché en haut lieu.
Face aux attaques réelles portées dans le projet de loi,
« l’inconstitutionnalité », principal grief ouvertement adressé au
projet, n’est certes pas le premier souci des travailleurs. Mais il se
trouve que la première inconstitutionnalité dénoncée par le Conseil
d’Etat touche un point sensible dans la bagarre actuelle. Il s’agit de
la promesse de revalorisation faite aux enseignants en contrepartie d’un
nouveau système de retraite dont ils devraient être les grands
perdants. Un coup sévère au moment où Blanquer doit faire face à la
bagarre simultanée des enseignants contre la réforme du bac et le
nouveau projet de retraites.
Au titre de la promesse de « revalorisation », le ministre de
l’Education avait fait miroiter entre 400 et 500 millions d’euros par an
jusqu’en 2037, soit un total de 10 milliards. Les enseignants se sont
montrés sceptiques et ils avaient raison. Le Conseil d’Etat vient d’en
apporter la preuve : il n’est pas possible pour le gouvernement de
proposer des lois qui imposent d’autres lois pour parvenir à la promesse
initiale. Autrement dit, « l’injonction » donnée par le projet
sur les retraites de proposer une loi pour la revalorisation des
enseignants n’est pas conforme à la constitution. Maintenir cette
disposition serait courir le risque d’un rejet du texte par le conseil
constitutionnel.
Nous ne trancherons pas ici pour dire s’il s’agit, de la part de
Macron et du gouvernement, d’incompétence, de duperie ou des deux à la
fois. Ce qui est sûr, pour l’heure, c’est que les enseignants avaient
bien raison de ne pas faire confiance à Blanquer et qu’à travers la
fausse promesse de revalorisation, c’est toute la parole de l’exécutif
qui perd sa crédibilité.

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