Jean-Luc Mélenchon
Au détour d’une annonce sans tam-tam, on apprend que le gouvernement a
décidé d’envoyer 600 militaires de plus au Mali.
Pour quoi faire ?
Sommes-nous menacés d’être débordés ? Une bataille est -elle engagée où
nous manquons d’effectifs ? L’armée sur place a-t-elle demandé du
renfort ? Que se passe-t-il ? La nouvelle de ce renfort inattendu est
inquiétante.
Elle l’est d’autant plus que les questions sur les buts de guerre au
Mali posées ici et dans plusieurs tribunes conjointes avec mon ami le
député Bastien Lachaud sont restées sans réponse. Se souvient-on qu’il y
a de cela quelques semaines nous perdions 13 militaires dans un
accident d’hélicoptère et que tout le pays s’était uni pour accompagner
les morts et réfléchir au problème posé ? Que faisons-nous là-bas ?
Quels sont nos objectifs politiques concrets ? Quand repartirons-nous :
c’est-à-dire quelles conditions doivent être remplies pour cela ? Poser
ces questions est de bon sens : notre pays ne peut avoir pour objectif
de rester là-bas indéfiniment. Les Maliens ne le supporteront pas. Le
Mali est un État indépendant. Nous ne sommes pas dans un régime de
protectorat. Ce point est-il clairement admis par tous ? Ce n’est pas
notre place. Nous ne sommes pas chez nous, faut-il le rappeler?
Le risque de l’enlisement est pointé du doigt depuis le premier jour.
Comment l’éviter autrement qu’en annonçant qu’on partira dès que les
conditions seront réunies, c’est-à-dire en disant lesquelles. Et si on
ne le dit pas, n’est-ce pas un indice particulièrement significatif
qu’il y aurait dans cette affaire une « face cachée » ? Les objectifs du
maintien de la présence militaire seraient-ils inavouables ?
Trop de signes inquiètent. Notre pays semble engagé dans une fuite en
avant comme on en a déjà connu bien des fois avant celle-là :
l’illusion que si la force a échoué jusque-là c’est parce qu’elle serait
insuffisante. Ici, nous parlons d’un maximum de 1500 adversaires armés
si j’en crois les chiffres qui trainent et dont j’ignore comment ils
sont établis. Sur place, nous sommes déjà plus de 4500 avec un matériel
sans commune mesure avec celui des bandes armées que nos soldats
pourchassent. Pourquoi 600 de plus ? À quoi correspond ce chiffre ? À
quels objectifs ? En élevant le niveau de l’intervention nous élevons en
même temps le niveau des risques politiques pour notre pays. Et pour
les forces politiques locales hostiles à l’ennemi commun.
Il n’y a pas d’issue militaire au Mali. Notre pays va désormais
porter tout le poids des revers inéluctables d’un engagement armé de
cette ampleur où la disproportion de force rend toujours remarquable le
moindre succès de l’ennemi. Qui donne des conseils dans cette affaire ?
L’échec de toutes les guerres conventionnelles de contre guérillas
n’a-t-il pas encore atteint la conscience des sommets de nos décideurs ?
Ce n’est pas possible. Les militaires français ont une bonne école de
guerre, bien documentée. Alors qui prend les décisions et sur quelles
bases ? Cette affaire d’intervention militaire au Mali commence à sentir
le genre d’hubris qui conduit déjà le régime Macroniste à vouloir
affronter la société française toute entière dans l’affaire des
retraites. À cette différence que les militaires ne sont pas lancés
contre des gens sans défense comme le sont les soi-disant « forces de
l’ordre » dans les rues du pays. Ils affrontent un ennemi armé, rusé et
en partie accueilli dans la population.
Il faut être économe de la vie de nos militaires et ne jamais les
engager dans des conditions dont on ne maîtrise pas l’issue. S’il ne
fait aucun doute qu’ils obéiront en toutes circonstances et quoi qu’il
leur en coûte, il ne faudrait pas croire qu’ils ne sont pas capables
d’analyser ce qui se passe autour d’eux et la confusion qu’instaure
l’absence d’objectifs de retrait clairement énoncés. Les militaires
passent leur vie intellectuelle à analyser et à évaluer les conflits
armés. Ils savent quel mythe est l’idée d’une « victoire totale » dans
une situation de décomposition générale comme l’est celle de cette zone
de l’Afrique où tout s’ajoute pour déstabiliser durablement les rares
structures étatiques. Bref, l’armée a des cerveaux et il est vain de lui
demander de faire semblant de ne pas savoir ce qu’elle sait au sujet de
ce type de guerre et de ce type de situation. Il va de soi que c’est là
une composante non négligeable dans le combat.
Décidément, cette annonce
d’un renfort de six cent militaires au Mali n’est pas une bonne
nouvelle.

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