Julian Vadis et Rozenn Kevel
Ces dernières semaines, un engouement est né pour vanter les « biens
faits écologiques de la crise du Coronavirus ». De quoi redorer le
blason des thèses décroissantes, mais qui affichent aussi leurs limites.
Depuis début janvier 2020, on peut constater une forte baisse des
émissions de CO2 (Dioxyde de carbone). Les excès d’émissions de gaz
toxiques, notamment du CO2, dans l’air sont la principale cause du
réchauffement planétaire. Pour cause, d’après une étude récente, les
émissions de gaz carbonique étaient d’environ 400 millions de tonnes
en 2019. Au mois de février 2020, on note forte baisse avec des
émissions de 300 millions de tonnes. Cette chute a d’abord commencé en
Chine, premier émetteur mondiale de C02 et plus précisément à Wuhan,
l’épicentre de l’épidemie du Coronavirus du pays et tend à se
généraliser à l’échelle planétaire. Et ce, car plusieurs pays, dont la
France, ont décidés de mettre en place un confinement plus ou moins
total de la population afin d’éviter la propagation du virus amenant
logiquement à une baisse provisoire de la production et des déplacements
et donc à une baisse de la pollution qu’ils engendrent.
Face à cette situation, plusieurs internautes et médias ont diffusés
des images impactantes d’« avant/après ». Pour exemple, les canaux de
Venise débarrassés du trafic nautique et d’un tourisme dense redevenus
clairs et vivant avec le retour des poissons.
Ou encore, les photos satellite de la NASA qui témoignent de la chute
de 25 % des émissions de CO2 entre janvier et février 2020, selon une
estimation de l’organisme CRECA (Centre for Research on Energy and Clean
Air), due , d’une part, aux besoins réduits des industries fonctionnant
grâce aux centrales à charbon, extrêmement polluantes. Et d’autre part,
par l’effondrement du nombre de vols domestiques. En janvier, les vols
domestiques chinois ont baissé de 70 % par rapport à décembre. À noter
que l’aviation représente environ 2% des émissions mondiales de CO2.
La décroissance : une solution ?
La décroissance est un concept à la fois politique, économique et
social, né dans les années 1970 selon lequel il faudrait abaisser le
taux de croissance des pays et donc mettre en place un ralentissement de
la production jusqu’à arriver à une décroissance. Selon cette théorie,
le processus d’industrialisation a trois conséquences négatives : le
dysfonctionnement de l’économie (chômage de masse, précarité...),
l’aliénation au travail et la pollution due à la production.
Aujourd’hui, la
crise sanitaire du Coronavirus pourrait engendrée une crise économique
encore plus désastreuse que la crise financière de 2008-2009. En
effet, la croissance mondiale va être durement touchée par la pandémie
avec une perte d’au moins 0,5 point selon l’OCDE. L’organisation fait
ainsi passer sa prévision de croissance mondiale de 2,9 à 2,4% pour
2020. La période actuelle nous permet donc de voir qu’elles sont les
réelles conséquences de la baisse de croissance et même d’un risque
de dépression, c’est à dire de voir le PIB a échelle mondiale passé en
négatif.
C’est ici que, paradoxalement, les thèses vantant les bienfaits de la
décroissance se heurtent à ses limites. Objectivement, le Coronavirus a
réduit les échanges et les productions polluantes, mais ce sont les
classes populaires, les travailleurs, les jeunes et les femmes qui en
font les frais. Par le chômage, par la promesse de politiques
austéritaires pour combler le manque à gagner pour le grand patronat,
par l’obligation de mettre sa vie en danger pour continuer à faire
tourner la machine, en particulier dans les usines non-essentielles. Ces
dernières semaines de Coronavirus le démontre aisément.
Tout d’abord, on assiste à une gestion sociale désastreuse. En effet, les travailleurs de la base, les précaires, les femmes et les jeunes
sont en première ligne face au virus et à ses conséquences financières.
Car ce sont eux qui, injustement, payent cette crise et non les grands
groupes capitalistes. Pour rappel, le patronat et l’État ont, dès les
premiers cas de Coronavirus en France, commencs à licencier en masse et
notamment les contrats les plus précaires en prévision d’une possible
baisse de l’économie. Ce sont donc des milliers de personnes qui, du jour au lendemain, ce sont retrouvés sans aucun revenu, sans rien pour pouvoir vivre. Une
situation qui n’est pas exclusive à l’hexagone, comme le montre les 3
millions de nouveaux demandeurs d’emplois aux Etats-Unis en une
semaine. Les capitalistes feront toujours en sorte de servir leurs
propres intérêts, ils se donneront toujours les moyens de maintenir leur
profit quitte à licencier en masse, fermer des sites ou encore
sous-traiter. Dans la course aux profits ni l’impact social, ni
l’empreinte écologique n’est une préoccupation pour les capitalistes. En
d’autres termes, ce qui importe, c’est de faire payer la crise
sanitaire, économique et écologique aux classes populaires.
Face à la crise sanitaire et écologique, la décroissance n’est pas une stratégie conséquente : Il faut arracher les moyens de productions des mains de la bourgeoisie !
Dans un monde où l’État et les entreprises sont mains dans la mains et à l’heure où les
usines et commerces non-essentiels sont appelés à fermer pour éviter la
propagation du Coronavirus, seules les grandes industries ou celles qui
les servent, même dans les secteurs non-essentiels, peuvent continuent
de tourner. Pourquoi ça ? Ce sont pourtant celles-ci qui polluent le
plus. Alors pourquoi une usine de sous-traitance aéronautique
réunissant plusieurs dizaines d’ouvriers dans un même entrepôt pourrait
fonctionner normalement alors même que les conditions de vols sont de
plus en plus restreintes et que pour garder leurs horaires de
programmation les avions tournent à vide, déversant au passage plusieurs
centaines de kilos de CO2 ? Au même moment où les restaurateurs se
voient dans l’obligation de cesser leur activité du jour au lendemain
ayant pour conséquence un gaspillage alimentaire énorme. C’est là toute
l’hypocrisie et l’irrationalité du gouvernement.
Dans ce contexte de Coronavirus, qui engendre cet effet de
décroissance objective, les plus pénalisés ne seront pas les
multinationales, mais bien les petites entreprises et les travailleurs,
bien loin de toutes considérations écologiques. Au-delà de secteurs
comme l’aéronautique ou l’industrie automobile dans lesquelles se mène
actuellement une bataille
d’ampleur par les ouvriers eux-mêmes pour faire fermer ou reconvertir
les usines qui sont en mesure de le faire et qui, jusqu’à présent, ne
sont pas essentielles, il y a les industries d’achats domestiques,
notamment de la mode, qui continuent de fonctionner grâce aux achats en
ligne et pour lesquels des dizaines de travailleurs sont entassés dans
des entrepôts sans protections sanitaires. Et pourtant l’industrie de la
mode, et notamment du luxe,
exploite des ouvriers dans les pays les plus pauvres, torture des
animaux, pollue les eaux (70 % des cours d’eau en Chine sont pollués à
cause de l’industrie textile) et par la même occasion notre santé,
pousse à la surconsommation (nous achetons environ 20 kilos de vêtements
neufs chaque année et chaque article contribue à hauteur de 20 fois son
poids en gaz à effet de serre). De plus, la crise financière de
2008-2009 avait été suivie d’un fort rebond des émissions de CO2 à cause
des mesures de relance de l’économie des gouvernements.
Il y a néanmoins une baisse objective des achats domestiques comme
conséquence de la crise sanitaire et économique, face à ce constat les
boîtes craignent pour leur profit. En témoigne, les campagnes
d’entreprises de « social washing » de ces dernières semaines ayant pour
objectif de se faire une bonne image face à l’opinion public. Pour
exemple, la marque de cosmétique internationale HelloBody a lancer il y a
quelques jours une campagne de ce genre pour une durée de 13 jours et
s’arrêtant avant la fin du confinement annoncé en France. On peut donc
retrouver sur le site de la marque : « 1euro par commande est reversé au
secours populaire français ». L’idée n’est donc absolument pas de
soutenir cette association mais bien de maintenir au maximum son quota
de commandes pendant cette pandémie. Ces initiatives ne sont que du « Capitalisme vert »,
elles sont présentes pour s’adapter à la demande, tout comme
l’augmentation des produits alimentaires biologiques depuis plusieurs
années dans les grandes surfaces, ou alors les campagnes de
prêt-à-porter, comme par exemple la multinationale phare de prêt-à-poter
H&M avec sa gamme de vêtements « plus respectueuse de
l’environnement » : « be concious ». Les entreprises n’ont aucun intérêt à
baisser leur production ou de se pénaliser en diminuant drastiquement
leur impact écologique.
Ainsi, la question n’est donc pas celle de la production elle-même,
mais celle de sa gestion directe. C’est pourquoi les thèses
décroissantes se heurtent aujourd’hui à ses contradictions : penser la
production sans remettre en cause le système au sein de laquelle elle
s’exerce ne permet pas de penser, sur le long terme, une politique
globale, écologique, sociale et politique, à même de faire face à la
crise sanitaire que nous vivons aujourd’hui d’une part, et les enjeux
climatiques d’autre part.
Ainsi, la lutte écologique ne peut-être qu’anticapitaliste et révolutionnaire,
c’est à dire par la récupération des moyens de production par les
travailleurs eux-mêmes, pour une planification économique selon les
besoins des populations et non pas pour satisfaire l’accumulation de
profits au seul bénéfice des grands capitalistes.

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