Denis Sieffert
Le « sacrifice » compassionnel des gros actionnaires ne pourra plus
suffire à effacer le sentiment d’injustice.
Bref, le champ est ouvert
pour une lutte sociale et politique de la gauche. À condition que
celle-ci veuille bien s’unir pour être au rendez-vous.
Il peut sembler hasardeux de parler d’avenir quand le présent est
aussi mal assuré. Nous en sommes aujourd’hui à chercher le moindre
masque pour nous risquer dans les transports publics, et à brûler des
cierges de mécréants pour que la rentrée scolaire se fasse sans trop de
douleurs. Mais, en dépit de nos inquiétudes du moment, il n’est pas trop
tôt pour penser un avenir à la fois proche et lointain. L’opposition
entre santé et économie, confinement et reprise, est moins manichéenne
qu’il y paraît. Quel désastre sanitaire annoncent en effet les terribles
chiffres du chômage publiés lundi ? Quel sort notre société va-t-elle
réserver aux 246 000 chômeurs supplémentaires recensés au mois de mars,
et aux 460 000 autres annoncés pour la mi-mai ? « Économie » n’est pas
un gros mot. Le tout est de savoir de quelle économie nous parlons.
Celle qui, au nom du productivisme et d’une croissance aveugle, fera les
morts de demain, ou une économie qui peut, dès aujourd’hui, créer des
emplois dans le cadre d’une indispensable transition écologique ? C’est
maintenant que la question nous est posée. Les hostilités ont d’ailleurs
été ouvertes sans ménagement par le président du Medef. À l’entendre,
on devine qu’il ne s’agira pas seulement d’un conflit social classique.
Si j’osais employer une expression qui appartient à un autre univers
politique, je dirais qu’il y a du « choc des civilisations » dans ce qui
nous attend. Les enjeux sont gigantesques et globaux. Et les visions du
monde diamétralement opposées. Nous allons à la fois devoir faire face à
une tempête sociale, et à une offensive anti-environnementale qui peut
hypothéquer l’avenir des générations futures.
La crise servant d’alibi, le patron du Medef rêve
visiblement de transformer l’urgence sanitaire en urgence économique.
Moins de vacances et davantage d’heures de travail. Bref, une
aggravation de la politique d’austérité, et l’abandon assumé de la lutte
contre le réchauffement climatique. Selon ce schéma, il faudrait en
hâte rattraper le temps et la pollution perdus. Parler d’un enjeu
civilisationnel n’est donc pas exagéré. Nous retrouvons là l’un des
traits caractéristiques d’un capitalisme prédateur : son avidité à
profiter immédiatement, et son indifférence aux lendemains. Dit comme
ça, le tableau paraît bien sombre. Mais le pire n’est jamais sûr. On
peut penser que l’empreinte psychologique de la crise sanitaire va
marquer durablement le climat politique. Il sera par exemple difficile
au gouvernement (quel qu’il soit) d’oublier du jour au lendemain les
promesses de revalorisation des salaires dans les hôpitaux et les
services de santé. Il sera difficile, pour les grandes surfaces,
d’oublier les caissières. Il ne sera pas aisé de poursuivre comme si de
rien n’était les politiques d’austérité dans les services publics, de
remettre en œuvre ces restrictions budgétaires qui ont tellement
affaibli notre système de santé, et coûté des vies humaines. L’opinion
saura se souvenir de l’engagement de ceux que l’on a appelés les
invisibles. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’eux seuls. L’idée de remettre
un peu à l’endroit la pyramide des salaires sera d’actualité. Au cours
du dernier mois, le déséquilibre du rapport capital-travail est sorti
des livres d’économie et des rubriques spécialisées pour apparaître au
vu et au su de tous. La fameuse formule de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen de 1789, mystérieusement citée par Macron, « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »,
a repris sens. Le « sacrifice » compassionnel des gros actionnaires,
renonçant pendant un an à une partie de leurs rentes, ne pourra plus
suffire à effacer le sentiment d’injustice. Bref, le champ est ouvert
pour une lutte sociale et politique de la gauche. À condition que
celle-ci veuille bien s’unir pour être au rendez-vous.
Le gouvernement ne pourra pas non plus oublier ses
promesses de relocalisation des médicaments et autres produits
sanitaires qu’il devra désormais tenir à disposition en attendant la
prochaine crise. Cette relocalisation pose évidemment la question
européenne. La souveraineté ne pourra pas être « nationale » en toute
chose. Il faudra aussi revenir « quoi qu’il en coûte » sur le concept de
Chine « usine du monde ». On ne gagne rien à se placer dans la
dépendance d’un pouvoir autoritaire. Plus généralement, c’est ce qu’on
appelle la mondialisation de la chaîne de valeur qui doit être remise en
cause. Cette façon que les industriels ont d’éparpiller comme un puzzle
les pièces de leur production pour aller à la main d’œuvre la moins
chère. Mais toutes ces questions ne peuvent être abordées de façon
séparée. Le sociologue Edgar Morin a raison de noter que la singularité
de cette crise est son caractère global : « Tout ce qui semblait
séparé est relié, puisqu’une catastrophe sanitaire catastrophise en
chaîne la totalité de tout ce qui est humain » (1). Nous sommes
donc bien devant des choix de civilisation. Mais de tels antagonismes ne
se résolvent pas dans la concorde et par esprit de compromis. Ils sont
le prélude à une ère de combats vitaux.
L’ennui dans cette affaire,
c’est que l’on connaît très bien les acteurs du camp d’une relance
antisociale et anti-environnementale, mais on voit beaucoup moins le
camp d’en face.

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