Claude-Marie Vadrot
Un fruit facile à cultiver mais trop de fruits frelatés.
Il y aura bientôt une cinquantaine d’année que j’ai commencé à
bêcher mon jardin des environs de Gien, dans la Loiret, je ne savais pas
grand-chose de la terre, ayant oublié ce que j’avais vu et essayé dans
la ferme morvandelle de mes grands parents. J’ai vite compris que je me
créais une addiction qui dure encore et m’a servi d’antidote à chaque
retour de couverture journalistique d’un conflit armé lointain, de la
guerre du Bangladesh aux Balkans en passant par la Tchétchénie ou le
Rwanda. Le jardin potager et fruitier, c’est une ascèse, un remède, un
plaisir et une façon de se nourrir. Deux fois par semaine je raconterais
ce que je fais, ce que cela m’inspire et à quoi cela sert.
Les fraisiers, contrairement à ce que laissent croire les étals
garnis de fruits venus d’ailleurs ou des serres plus ou moins chauffées,
sont en fleurs dans mon jardin. Une promesse de fraises pour le début
du mois de juin. Les pieds de fraisiers se plantent plutôt en automne
pour que leurs racines s’implantent avant le printemps. Ils peuvent
provenir de pieds vendus par les maraichers mais aussi des stolons
produits par des plants déjà en place. Un stolon est une tige émise par
le fraisier au cours de l’été et qui s’enracine dés qu’il parvient au
contact de la terre ; dés que les nouvelles apparaissent, il faut
séparer le stolon en le coupant et le repiquer dans un godet garni de
terre. En fin d’hiver il suffit de les repiquer en pleine terre pour
obtenir un nouveau fraisier qui fructifiera l’été suivant. En règle
générale un fraisier produit pendant six ou sept ans. Ensuite il faut le
remplacer par un nouveau pied ou un stolon. Si on n’utilise pas les
stolons, il faut les couper et les jeter car ils épuisent le pied-mère.
Comme terre, les fraisiers préfèrent un sol léger ou sablonneux ; il
faut les planter en zone mi-ombre mi-soleil ils craignent la sécheresse
et doit être arrosés régulièrement. Mes variétés préférées sont la
charlotte, l’ostara et la mara des bois qui sont toutes dites «remontantes». C'est-à-dire qui donnent des fruits à la fin du printemps
puis à l’automne. Il y a aussi la gariguette mais elle n’est pas
remontante, ne portant des fraises qu’une fois par an. Il y a aussi
enfin les « reines de vallées », issues de la fraise sauvage, qui
offrent tout l’été des fruits à la fois gouteux et minuscules quand on
prend soin de les arroser fréquemment elles craignent aussi le manque
d’eau.
Un capitaine de la marine nommé Frézier
Cette dernière variété, sous sa forme actuelle, se dissimule dans les
sous bois ombragés. La seule qui a toujours poussé sur le territoire
français. Mais elle est également étroitement mêlée à l’histoire de la
fraise moderne dont sont répertoriés 600 variétés, beaucoup restant
ignorées des consommateurs. Leur arrivée en France, puis en Europe est
liée au long voyage sur un trois mats que fit en 1712 un capitaine,
architecte de la Marine française. Amédée-François Frézier avait été
envoyé sur un navire français pour reconnaitre et cartographier les
contours (avec leurs ports) de la côte chilienne. Ce qui signifie que
cet officier de la Marine était également un agent secret de la royauté.
Cet homme, dont le nom est une simple coïncidence avec le nom du
végétal qui lui a valu sa notoriété, découvrit sur une ile côtière du
Chili de grosses fraises, souvent presque blanches mais parfois rouges.
Et plutôt bonnes. Le retour vers la France approchant, et les vivres
s’épuisant, il décida d’en remporter une quinzaine de pieds. Pas facile
ce voyage, en partie effectuée en zone tropicale, là ou les voiles ne se
gonflent pas en permanence. Le navire étant encalminé dans ce que les
marins nomment le « Pot au noir », il dut arroser fréquemment les
précieux plants. Ce qui amena l’équipage à protester contre ce
gaspillage d’une denrée vitale à bord des longs courriers. Ce conflit
récurent, souvent source de tensions d’affrontement, entrainait parfois
des affrontements ou des mutineries contre les officiers du bord,
lesquels ne partagent pas obligatoirement la passion du ou des
naturalistes embarqués sur tous les grands voyages au long cours.
Heureusement pour Frézier, ses plants arrivèrent sains et saufs au
port de Marseille. Il fit cadeau de quelques plants aux naturalistes
locaux et emporta le reste au Jardin botanique de Brest, la ville prés
de laquelle il venait d’être nommé. Les fraises du nouveau monde furent
hybridées sur place et à Plougastel où s’installa l’officier architecte,
la petite ville abritant des chantiers navals. Ainsi naquirent les
grosses fraises rouges que nous connaissons. Elles conquirent peu à peu
le reste du territoire. Et des habitants, en reconnaissance envers un
fruit qui fit un temps la fortune de la commune et de ses citoyens et de
ses agriculteurs ont créé en 1980 un musée de la fraise et du
patrimoine.
Pour ceux qui n’ont pas la place de les cultiver, restent les fraises
que l’on trouve dans le commerce. Là, c’est une loterie qui n’est pas
vraiment liée à la variété mais surtout aux conditions de culture, aux
pesticides, engrais utilisés, au recours à des serres, chauffées ou non.
La fraise qu’il faut absolument fuir est celle qui se cultive à
contre-saison dans le sud de l’Espagne. Un fruit inventé en Californie
et dont la grosseur et le gout évoque la tomate. Pour la reconnaitre,
elle et ses imitations françaises, en général, autour du pédoncule
subsiste une petite zone verte.
Et il ne faut jamais se fier au parfum
car trop de variétés ont été inventées en fonction de ce critère pour
attirer les chalands…

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