Ahmad Al-Bazz
Ce que la communauté internationale considère comme une démarche illégale sous occupation est en fait une autre étape du projet colonial de peuplement vieux d’un siècle.
Pour de nombreux lecteurs des sites d’information grand public ces
dernières semaines, il peut sembler qu’Israël se prépare à mettre en
œuvre un plan drastique d’annexion de la Cisjordanie occupée, suite à l’accord de coalition du nouveau gouvernement israélien et au soi-disant « Deal du siècle » des États-Unis.
Mais les Palestiniens savent très bien que l’annexion israélienne n’a
rien de dramatique. Au contraire, ils sont fâchés que la communauté
internationale se montre si surprise de cette décision.
Pour comprendre l’écart entre les titres des médias et les faits sur
le terrain, mettez-vous à la place d’un citoyen israélien ordinaire qui
décide de faire un voyage de son appartement de Tel-Aviv à la mer Morte,
dont une grande partie se trouve en Cisjordanie occupée.
Il suffit à ce citoyen de prendre une seule autoroute vers l’est et,
en moins d’une heure et demie, il est arrivé près de la rive du
Jourdain. Il n’y a pas de checkpoint et aucun changement d’itinéraire
sur ce court trajet – aucune indication que l’on est entré en
Cisjordanie. Des panneaux routiers en hébreu s’étendent tout au long de
l’itinéraire, la police israélienne fait respecter le code de la route
et l’Autorité des parcs nationaux israéliens accueille les visiteurs sur
ses sites environnants.
Le chauffeur israélien veillera à ne pas entrer par erreur dans les
zones où vivent les Palestiniens de Cisjordanie. Ce n’est pas difficile,
car à la suite des accords d’Oslo, l’armée a installé de grands
panneaux rouges à l’entrée des localités palestiniennes pour avertir les
Israéliens qu’il est « dangereux » d’entrer dans ces zones. Un
Palestinien qui se trouve de l’autre côté de ces panneaux ne peut bien
sûr ni prendre la route pour rentrer en Israël ni se rendre dans les
mêmes stations de la mer Morte que le chauffeur israélien.
En dépit de l’apparence de la structure politique de la terre, la carte physique
de la Palestine-Israël en 2020 est en fait très simple : même avec
quelques enclaves palestiniennes semi-autonomes en Cisjordanie et dans
la bande de Gaza, tout, du nord au sud, de l’est à l’ouest, est gouverné par Israël.
Cette réalité existe depuis des décennies. Et pourtant, le monde est
en quelque sorte alarmé par le fait qu’Israël veut maintenant
« officialiser » cette réalité par une annexion formelle.
Ce que la communauté internationale considère comme un geste illégal de
la part d’un occupant militaire, ou comme un différend territorial sur
les frontières entre deux gouvernements, les Palestiniens le comprennent
comme une autre étape du projet colonial de peuplement d’Israël qui est
centenaire.
L' « erreur » démographique
L’exclusion et le contrôle, qui ont toujours été des caractéristiques essentielles
du sionisme, sont les éléments constitutifs de la géographie du pays.
L’objectif de créer un pays exclusivement juif dans lequel habitent
d’autres personnes, a façonné la réalité en oppression sans fin des
Palestiniens. Le sionisme a donné à choisir aux Palestiniens entre l’expulsion et l’exil,
ou la domination israélienne sans droits. Tous les Palestiniens, où
qu’ils se trouvent dans le monde, sont soumis à l’un ou l’autre de ces
destins.
Après la création de l’État en 1948, de nombreux Israéliens ont été
déçus de ne pas avoir pris au sein de l’État nouvellement créé des
villes telles que Hébron, Naplouse et la vieille ville de Jérusalem, qui
sont considérées comme des lieux saints juifs. Cet espoir s’est
finalement réalisé en 1967, lorsqu’Israël a pris le contrôle de
l’ensemble de la Palestine mandataire. Mais, à l’exception de
Jérusalem-Est, l’État n’a jamais annexé ces territoires dans le cadre du
droit israélien.
Jusqu’à ce jour, Israël s’est montré soucieux d’éviter de répéter l’erreur démographique
qu’il a commise en accordant à certains Palestiniens la citoyenneté
israélienne en 1948. Les Palestiniens étant placés sous régime militaire
jusqu’en 1966 et discriminés depuis lors, l’existence même
de citoyens palestiniens a contrecarré les plans d’Israël de créer un
État purement juif. Ainsi, les Palestiniens en Israël se voient constamment rappeler qu’ils
ne sont pas désirés : Netanyahou a dit clairement l’année dernière
qu' «Israël n’est pas un État pour tous ses citoyens», et même le deal
du siècle a proposé de transférer leurs communautés à une future entité
palestinienne.
Hanté par son erreur, Israël a décidé de mener une politique de
« temporaire permanent » en Cisjordanie et à Gaza : l’annexion de facto,
plutôt que de jure, serait leur échappatoire. Il a créé de nouvelles catégories
pour la population indésirable : un droit de « résidence permanente »
rouge pour les habitants de Jérusalem-Est (dont des milliers ont été
révoqués depuis 1967), et des cartes d’identité orange ou verte pour
ceux de Gaza et de Cisjordanie, gérées par le ministère israélien de la
défense.
L’État a simultanément encouragé sa population juive à s’installer
dans les territoires occupés. Au fur et à mesure de l’expansion des
colonies, Israël a construit
des routes de contournement, des murs et des clôtures pour s’assurer
non seulement que les colonies restent reliées entre elles et à Israël,
mais aussi pour contrôler et limiter les mouvements de la population
palestinienne.
Alors pourquoi, après plus de cinquante ans de ce caractère
« temporaire permanent », Israël décide-t-il d’officialiser cette
réalité ? Et quelle devrait être la réponse des Palestiniens ?
La réponse des Palestiniens
La réponse se trouve dans ce qu’Israël se prépare peut-être à
annoncer : non seulement l’absorption des colonies et des terres
environnantes, qui sont déjà sous son contrôle, mais aussi le nettoyage
final des Palestiniens qui restent dans ces zones. Ce plan se déroule depuis des années
dans des endroits comme la vallée du Jourdain, l’E1 et les collines du
sud d’Hébron, mais il pourrait être poursuivi plus rapidement une fois
que l’annexion officielle sera déclarée.
Étant donné l’impunité avec laquelle Israël a violé le droit
international dans les territoires occupés, il n’y a pas de meilleure
occasion pour les Palestiniens d’abandonner enfin le discours légaliste de l'« occupation ». Les Palestiniens ont longtemps donné à ce cadre international une chance d’aider leur lutte, malgré toutes ses limites et les fausses représentations de leur cause – mais en vain.
Les dirigeants palestiniens ont participé à cet échec. Jusqu’à la fin
des années 1980, les dirigeants nationaux palestiniens considéraient
Israël comme une colonie de peuplement qui usurpait la terre
palestinienne ; ils exigeaient le retour des réfugiés et réclamaient un seul État démocratique
pour tous. Mais depuis lors, l’Organisation de Libération de la
Palestine a officiellement reconnu Israël et adopté la solution des deux
États, en grande partie pour satisfaire le point de vue de la
communauté internationale, qui fonctionne sur le faux postulat d’un
« conflit » entre deux parties égales.
Ce cadre a remplacé l’exigence palestinienne de décolonisation de la
Palestine mandataire et a accepté la Ligne Verte comme frontière à
l’intérieur de laquelle enfermer les Palestiniens dans un quasi-État.
Près de 30 ans après les
accords d’Oslo, la politique de colonisation de peuplement d’Israël
continue à traiter les Palestiniens comme un groupe colonisé,
indésirable et identique – qu’ils soient citoyens d’Israël, sujets
occupés ou réfugiés expulsés.
Le président palestinien Mahmoud Abbas prétend reconnaître ce fait en
menaçant à plusieurs reprises de démanteler l’Autorité palestinienne ou
de se retirer des prétendus accords de sécurité avec Israël. Mais Abbas
n’a jamais été assez courageux pour aller jusqu’au bout.
Si l’Autorité palestinienne ne fait rien pour corriger ses erreurs,
elle maintiendra simplement les plans d’Israël visant à ce que les
dirigeants palestiniens administrent des enclaves ratatinées, au nom de
l’État.
Ainsi, alors qu’Israël peaufine la prochaine phase de son projet de
colonisation, il est temps pour les Palestiniens de revenir à leurs
exigences initiales de décolonisation complète et
d’un État démocratique où tous les êtres humains ont des droits égaux
sur cette terre, et de développer de nouvelles stratégies pour atteindre
cet objectif.
D’ici là, la communauté internationale n’a pas le droit
de regretter l’annexion prochaine. Celle-ci est simplement le fruit de
l’oeuvre coloniale d’Israël, que la communauté internationale elle-même n’a jamais pris de mesures pour arrêter.
Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine.
Source : +972 Magazine

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