Denis Sieffert
La singularité de la situation, c’est que nul ne peut prédire ce qui
va sortir de cette étrange période d’angoisse collective.
Rien n’est
exclu. Ni le pouvoir autoritaire et xénophobe dont rêve Marine Le Pen.
Ni une gauche enfin capable d’offrir une alternative. Ni même une
droite macroniste renforcée.
Les enfants rentrent à l’école, mais la politique ne sort pas
vraiment du confinement. Et la démocratie imparfaite, qui est
ordinairement la nôtre, boite encore un peu plus que d’habitude. Ce
n’est pas que les oppositions soient muettes, mais, pour l’essentiel,
elles sont réduites à commenter l’action d’un pouvoir qui attire à
lui tous les regards, en un moment particulier où, il est vrai, ses
décisions conditionnent nos vies et celles de nos proches. La parole
gouvernementale n’a jamais pesé aussi lourd. En temps « d’urgence
sanitaire » – ce régime de semi-dictature plus ou moins consenti –, les
préoccupations électorales sont inavouables. Elles n’en sont pas
moins omniprésentes. Il faudrait être naïf pour croire que les
positionnements choisis, l’intensité des critiques à l’encontre du
gouvernement, n’ont pas quelque rapport avec les sondages. Surtout
lorsque nous sommes dans cet invraisemblable entre-deux tours d’un
scrutin municipal qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et alors que la
présidentielle elle-même n’est plus très loin. Qui peut imaginer en
effet que nous serons, en 2022, sortis d’une crise économique et
sociale qui s’annonce dramatique ? Les mots d’aujourd’hui continueront
de résonner. Y penser toujours, n’en parler jamais. La singularité de
la situation, c’est que nul ne peut prédire ce qui va sortir de cette
étrange période d’angoisse collective. Rien n’est exclu. Ni le pouvoir
autoritaire et xénophobe dont rêve Marine Le Pen avec une France
recroquevillée derrière ses frontières. Ni une gauche enfin capable
d’offrir une alternative sociale et écologiste. Ni même une droite
macroniste renforcée, et plus que jamais aux ordres du patronat.
Le « jeu », si l’on ose dire, est totalement ouvert. On aurait tort
de penser que la question « à qui va profiter la crise ? » est
pusillanime. Elle peut l’être si tout est ramené à une compétition
des ego (ce qui n’est jamais exclu...). Elle ne l’est pas quand il
s’agit de dessiner ce fameux jour d’après, enjeu dès maintenant de
furieux affrontements avec une droite et un patronat déjà en ordre de
bataille. Pour la gauche, la critique des conditions de déconfinement
n’a donc que peu d’intérêt. Jean-Luc Mélenchon est « inquiet ». Nous
le sommes toutes et tous. Rien ne sert d’en rajouter. Qui sait ce qu’il
faut faire ou ce qu’il aurait fallu faire dans la situation
d’aujourd’hui, telle qu’elle a été créée par les pénuries et les
mensonges antérieurs ? Qui sait s’il fallait commencer par rouvrir les
petites classes, ou pas ? Ou pourquoi le métro et pas les plages ? Qui
sait si nous allons ou non subir une deuxième vague ? Il suffit de
regarder ailleurs pour voir que les interrogations sont les mêmes.
Partout, les pouvoirs tâtonnent face à une situation infiniment
complexe. C’est que chaque décision porte en elle-même deux vérités
contradictoires, sanitaire et économique, qui doivent être prises en
considération l’une et l’autre. Certains choix gouvernementaux dans les
rythmes de déconfinement sont donc discutables à l’infini.
Ce qui n’est pas acceptable, c’est lorsque les conditions de
sécurité ne sont pas réunies. Et quand le pouvoir profite de la
menace pandémique pour s’attaquer aux acquis sociaux. Pour le reste, la
critique, je le crois, doit être systémique plus que systématique.
La pénurie de masques, de tests, la dégradation de notre système
hospitalier, tout renvoie à une doctrine néolibérale avec laquelle il
faut rompre. Et cette rupture ne se fera pas avec Emmanuel Macron. Son
appel du 16 mars à « cette union nationale qui a permis à notre pays
de surmonter tant de crises », sa référence aux « Jours heureux »,
empruntés au Conseil national de la Résistance, ne doit tromper
personne.
À cet égard, la proposition d’un « Grenelle » de l’après,
formulée par Yannick Jadot, souffre d’une réelle ambiguïté.
S’agirait-il d’une négociation, comme en 1968, ou d’un « Matignon »
comme en 1936 ? Et pourquoi pas ? Ou bien de l’élaboration d’un
programme de gouvernement, comme le suggère la comparaison avec le
Conseil national de la Résistance ? Mais Macron n’est pas de Gaulle. Et
le souhait de Jadot d’un rassemblement qui serait « le plus large
possible de tous ceux qui veulent se mobiliser autour des grandes
transformations indispensables de notre modèle » paraît peu
compatible avec l’actuel président. À moins que celui-ci soit soudain
touché par la grâce... Il est donc important pour la suite que la
ligne de partage gauche-droite reste infranchie. Non par sectarisme,
mais parce que la pandémie a remis en évidence tous les fondamentaux
de la gauche. Les manifestants méprisés et malmenés de la veille sont
devenus les héros du jour. Si la honte avait encore existé, elle
aurait affligé ceux qui, pendant des mois, leur ont répondu par la
matraque. La crise a mis à bas les dogmes budgétaires. Elle a aussi
porté à maturité dans les consciences la nécessité d’un tournant
écologiste immédiat. L’urgence est là. Car en face, les discours
musclés et les professions de foi productivistes se multiplient. Elles
étaient, il y a quelques jours encore, le seul fait du président du
Medef. Les voilà reprises aujourd’hui par la droite parlementaire, et
par le Premier ministre lui-même.
Il est temps que les gauches sociales
et écologistes se mettent en situation de proposer à nos concitoyens
autre chose que l’alternative entre la folie libérale qui s’annonce et
un régime autoritaire.

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