Observatus Géopoliticus
Qui ne se souvient de Victoria Nuland, dont l’heure de gloire sonna lors d’un glacial hiver il y a de cela quelques années ?
En décembre
2013, Victoria Nuland distribuait des cookies aux manifestants. Deux
mois plus tard, lors d’une conversation téléphonique avec l’ambassadeur
américain à Kiev, enregistrée et rendue publique par les
facétieux services secrets russes, la représentante de l’administration
Obama ne distribue plus des petits gâteaux mais les futurs postes de
ministres, faisant et défaisant le gouvernement ukrainien ! C’est à
cette occasion que, en désaccord avec Berlin sur l’attribution d’un ou
deux maroquins, elle prononce son fameux : « Que l’UE aille se faire foutre ! »
Émergeant de
leur léthargie, les dirigeants européens froncent un sourcil, déclarent
haut et fort que ces paroles sont inacceptables puis, sans doute
épuisés par leur audace, retombent dans leur somnolence. Que de hauts
responsables états-uniens misent sur le renversement à venir du
gouvernement légal et décident du futur de l’Ukraine ne semble pas les
gêner plus que cela…
Désormais,
la course au putsch est lancée. Victoria “Fuck the EU” Nuland a
clairement annoncé la couleur : les États-Unis ont investi, depuis 1991,
cinq milliards de dollars afin de « promouvoir le développement des institutions démocratiques et établir une bonne gouvernance »,
autrement dit installer un régime ami à Kiev. Le Maïdan est le moment
ou jamais d’arracher l’Ukraine à la sphère russe et de l’arrimer à la
communauté atlantique. En filigrane, évidemment, l’avancée de l’Otan vers la Russie, objectif depuis toujours des stratèges américains.
Il est vrai que la dame a un parcours impérial de toute beauté.
Mariée au néo-cons Robert Kagan, Victoria Nuland a d’abord été adjointe
de Madeleine “Kosovo” Albright, puis ambassadrice permanente de Bush Jr à
l’OTAN, conseillère pour la politique étrangère de Dick Cheney, envoyée
spéciale de l’hilarante Clinton et enfin secrétaire d’État assistante
pour l’Europe et l’Eurasie sous l’administration Obama. Démocrates,
Républicains, tout y passe du moment que c’est pour la cause supérieure.
Elle connaît son Grand jeu sur le bout des doigts…
Le départ de Barack à frites et l’élection de Trump ont été, on
l’imagine aisément, une bien mauvaise nouvelle pour cette russophobe
affirmée, même si elle flâne dans divers think tanks et reste membre du
directoire du N.E.D, dont la passion pour les regime change n’est plus à démontrer.
Indigeste laïus
Sortie de son crypto-sommeil, la gorgone vient de publier
une diatribe contre l’abominable Poutine des neiges où elle ressasse
les habituels poncifs éculés. La Russie est faible mais elle a profité
de l’impotence du leadership américain (sous Donaldinho, évidemment)
pour perpétrer ses malfaisantes agressions : violer la loi
internationale, les traités sur le contrôle des armements, la
souveraineté de ses voisins et l’intégrité des élections aux États-Unis
et même, pourquoi pas après tout, en Europe ! Mais l’ours qui fait si
peur n’est en réalité qu’un colosse aux pieds d’argile qui prie pour que
le camp du Bien mette fin aux sanctions.
Dans cet indigeste laïus apparaissaient quelques menaces voilées :
renforcement du flanc oriental de l’OTAN, appui à l’Ukraine, maintien
des forces américaines en Syrie pour que « Poutine ne devienne pas le maître du Moyen-Orient » etc. Et enfin, un véritable petit morceau d’anthologie que ne renierait pas Soros :
« Les États-Unis et leurs alliés devraient résister aux tentatives de Poutine de couper sa population du monde extérieur (!) et
parler directement aux Russes à propos des bénéfices qu’ils pourraient
retirer à travailler ensemble et du prix qu’ils ont payé à cause de la
répudiation du libéralisme par Poutine. »
C’est beau comme du Walt Disney, même s’il ne faut pas être grand
clerc pour y voir un encouragement à l’élaboration d’une “révolution
colorée”…
La monarchie impériale ne changera jamais vis-à-vis de Moscou
La perpétuelle politique de “changement de régime est de plus en plus
décriée dans certains secteurs états-uniens – témoin, ce remarquable article qui
montre la réussite très aléatoire de ces manigances (39% de succès,
principalement à une autre époque et dans des pays relativement faibles)
et les effets néfastes à long terme pour l’influence américaine (dont
les organismes, innocents comme coupables, sont maintenant
systématiquement surveillés/expulsés). Cela n’empêche apparemment pas
l’amie Nuland de fantasmer un nouveau Maïdan plus à l’est.
Ces inepties infantiles ont au moins un mérite : montrer que la
politique impériale ne changera jamais vis-à-vis de Moscou. Si l’on en
doutait encore, il suffit de lire les recommandations du Republican Study Committee, groupe rassemblant plusieurs faucons du parti Républicain à la Chambre des représentants. Dans un rapport de 120 pages sobrement intitulé « Renforcer l’Amérique et contrer les menaces globales », la camarilla appelle à l’adoption par le Congrès des « plus dures sanctions de l’histoire » contre la Russie, l’Iran et la Chine.
Si ce document n’est qu’un ensemble de préconisations parfois outrancières (comme celle de qualifier sans rire la Russie d’« État soutenant le terrorisme »)
et non une proposition de loi, il montre l’état d’esprit fanatique qui
règne chez les élites illuminées et déclinantes outre-Atlantique. Il n’y
aura jamais de reset américano-russe, il ne peut y en avoir…
Une approche trop conciliante de Poutine envers Washington ?
Et l’on se demande parfois si le Kremlin l’a tout a fait intégré.
L’approche jugée trop conciliante de Poutine envers Washington est un
vieux serpent de mer qui refait surface à intervalles réguliers, et fait
s’arracher les cheveux à une flopée de sites alternatifs depuis fort
longtemps. Sans aller jusque là, on peut effectivement s’interroger sur
la retenue de Vladimirovitch vis-à-vis d’un empire qui tente pourtant de
lui faire subir toutes les avanies et n’a aucune intention de
s’accommoder de lui.
Il y a trois mois, Moscou avait une occasion en or de faire payer la
monnaie de sa pièce à l’aigle, embourbé dans la dégringolade des cours
du pétrole. Pourtant, sans que l’on sache trop pourquoi, Poutine a une
nouvelle fois refusé de franchir le Rubicon. Si ce geste de bonne volonté visait à alléger les sanctions, notamment contre Rosneft, il s’est fourré le doigt dans l’œil.
Le Heartland ne peut et ne pourra jamais rien attendre de la thalassocratie impériale. Errare humanum est, perseverare diabolicum
Source : Le Grand jeu (intertitres : Pierrick Tillet)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire