Jean-Luc Mélenchon
La vague de la crise sociale arrive. Ce sera la plus ample que notre
pays aura connu dans son histoire récente.
En un mois, 840 000 chômeurs
supplémentaires. Un million de plus en trois mois. Jamais la catégorie
qui comptabilise les chômeurs qui ne travaillent plus du tout n’avait
passé la barre des 4 millions de personnes. Ils sont désormais près de
4,6 millions. Et le pire reste à venir. L’industrie va être très
durement touchée par les plans sociaux. Le Covid a bon dos. Les grandes
firmes en profitent. Elles mettent en œuvre leurs plans les plus bornés
d’avant crise. Pour sortir en tête du déconfinement et de la reprise des
ventes qu’elles espèrent, la course à la « profitabilité » est repartie
plus fort, plus vite, plus profondément. La globalisation financière
fait la police. Politique absurde qui compte sur l’échec des autres en
rendant du même coup la demande insolvable. Dans les 10 années qui ont
suivi la crise de 2008, la France avait déjà perdu le cinquième de ses
emplois industriels ! Cette fois-ci s’annonce pire.
Renault ouvre le jeu de massacre. Ses difficultés datent d’avant le
coronavirus et le confinement. La marque française subissait déjà les
contrecoups des attaques judiciaires japonaises contre Carlos Ghosn et
surtout contre l’alliance entre Renault et Nissan. Évidemment, le
confinement forcé de la moitié de l’humanité a largement empiré la
situation. L’économie du pétrole et de la mobilité s’est soudainement
bloquée. Les cours du baril en ont subi la première conséquence.
L’industrie automobile est logiquement victime à son tour. En France,
les ventes de voiture ont baissé de 70% en mars puis de 90% en avril.
Les concessionnaires ont 400 000 automobiles invendues sur les bras.
Face à cette situation, la direction de Renault et le gouvernement
appliquent des stratégies à courte vue. L’entreprise d’abord veut avant
tout rétablir un retour sur investissement attrayant pour ses
actionnaires. Sa priorité est financière, pas industrielle. Ce qui la
conduit à chercher à couper les coûts de production à court terme. Sans
imagination, une gestion archaïque : fermer des sites industriels,
délocaliser, tailler dans les effectifs. Le plan présenté par la
direction vise une économie de 2 milliards d’euros. Mauvaise pioche. Les
managers ne font même pas l’effort de masquer leurs forfaits. Car ces
deux milliards, c’est exactement la somme que Renault a versé à ses
actionnaires sur les années 2018 et 2019. L’entreprise n’en serait pas
là sans cette dépense somptuaire.
Pour trouver ces deux milliards, Renault va supprimer 4600 emplois en
France et réduire l’activité de plusieurs sites. L’usine de
Choisy-le-Roi, qui reconditionne des boîtes de vitesse et des moteurs
serait définitivement supprimée. L’Usine de Maubeuge, considérée jusqu’à
une période récente comme la plus productive du groupe en Europe
cesserait de produire des utilitaires électriques après 2023. L’usine de
Flins n’assemblerait plus Zoé, la voiture électrique la plus vendue en
France. Les Fonderies de Bretagne et l’usine de Dieppe sont aussi
concernées. On le voit, il n’y a aucune logique industrielle dans ce
bricolage. Alors que le gouvernement et la direction de l’entreprise
n’ont que les mots « voiture électrique » à la bouche, ils condamnent à
mort plusieurs sites où se concentrent pourtant les outils et les
savoir-faire pour produire ces modèles.
Du côté du gouvernement, l’argent public est distribué massivement
sans objectif pour le pays ni garanties sociales. Du côté de la demande,
il réactive la prime à la casse. Elle augmente de 33%. Son unique but
est d’aider les constructeurs à écouler leurs stocks. Or, parmi ces
stocks, 96% des voitures sont des modèles thermiques à essence ou
diesel. C’est donc essentiellement une prime pour continuer le modèle
productiviste, polluant et condamné de la bagnole à l’ancienne. Côté
offre, après avoir financé le chômage partiel, l’État s’apprête à signer
une garantie à Renault pour un prêt de 5 milliards d’euros. Il n’y
attache aucune demande de garanties sociales. Bruno Le Maire refuse
d’imposer quoi que ce soit, au nom de la main invisible du marché.
« Nous voulons laisser la possibilité à Renault d’adapter son outil de
production » a-t-il déclaré.
Le « plan de sauvetage » de l’automobile de Macron serait risible
s’il n’était si coûteux humainement et socialement. Il n’est pas
construit selon une logique à long-terme, celle de la planification et
de l’intérêt général. L’État est actionnaire de Renault à 15%. Il a les
moyens d’imposer une stratégie ambitieuse et cohérente avec la
bifurcation écologique. Faut-il laisser nos constructeurs se précipiter
maintenant dans la conversion du parc des voitures essence et diesel et
voitures électriques à batteries à lithium ? Nous n’avons aucune réserve
de lithium en France. Il faut le faire venir de très loin et son
extraction se fait à un coût écologique et social très élevé. Par
ailleurs, la Chine a commencé à investir dans cette technologie il y a
dix ans. Aujourd’hui, il vaudrait mieux préparer le prochain saut
technologique, plus écolo : les piles à hydrogène ou d’autres batteries.
La France peut être à la pointe pour les dix prochaines années plutôt
que d’être à la traine.
Cela ne pourra se faire que dans un cadre où l’État reprend un rôle
industriel et trace un horizon. Ce cadre, c’est celui de la
planification écologique. Au contraire de la logique financière
appliquée sans aucun recul, il impose de conserver les emplois. Les
qualifications ouvrières, les collectifs de travail sont la principale
richesse pour faire la grande bifurcation écologique. Nous en priver
toujours plus est suicidaire.
C’est pourquoi dans le cas de Renault,
l’intérêt général est du côté des syndicats et des salariés qui
défendent leur emploi et leur outil de travail.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire