Bernard Gensane
Il
y a une bonne trentaine d’années, j’ai séjourné assez longuement au
Sénégal.
J’ai été très surpris de voir des édifices publiques (lycées,
ponts etc.) portant le nom de Faidherbe, qui gouverna implacablement le
pays pendant une dizaine d’années. Il pacifia – comme on disait à
l’époque – à tour de bras et incendia des villes récalcitrantes. Certes,
il créa le port de Dakar et envisagea la ligne de chemin de fer
Dakar-Niger. Certes, on peut voir en lui l’un des artisans de l’Etat
sénégalais mais contempler sa statut à Saint-Louis (bizarre ce nom dans
une ville qui compte 90% de musulmans) où il est inscrit « A son gouverneur L. Faidherbe le Sénégal reconnaissant »
fait, à tout le moins, sourire. Moi qui, adolescent, avais fréquenté le
lycée Faidherbe à Lille, lieu de naissance du futur gouverneur, je me
retrouvais en pays de connaissance…
Saint-Louis
est situé à quelques encablures de la Mauritanie. Saint-Louis et
Nouakchott sont distantes d’à peine 200 kilomètres. Dans cette région
quasi désertique, la frontière n’est bien sûr pas matérialisée. Les
populations se fréquentent tant bien que mal : des Noirs vivent en
Mauritanie, des Mauritaniens sont nombreux au Sénégal où ils tiennent
des petits commerces. Parfois des heurts très violents peuvent se
produire, comme cet événement dramatique qui est resté dans mon esprit comme surréaliste et cauchemardesque.
Un
jour, avec un collègue sénégalais, je remontai le fleuve Sénégal
jusqu’à Rosso, une ville où les populations sont assez mélangées. Nous
fîmes une halte dans un restaurant qui garantissait des glaçons pour la
bière chaude. Ce restau appartenait à des Mauritaniens, en particulier à
une énorme femme d’une trentaine d’années qui, du matin au soir,
restait immobile dans son canapé. Le serveur, lui aussi âgé d’une
trentaine d’années, était sénégalais. Mon collègue, habitué des lieux,
me dit, à mi-voix et mine de rien : « tu vois, ce type, c’est un
esclave ». Il m’expliqua que ce grand garçon avait été vendu, tout
enfant, à cette famille mauritanienne. Il travaillait sans aucune
rétribution mais ses propriétaires devaient lui garantir le logement, la
nourriture et les soins. Et s’il se marie, demandai-je ? Il ne pourra
épouser qu’une Sénégalaise qui aura le même statut que lui, m’expliqua
mon collègue.
Je rappelle que nous nous trouvions au Sénégal, mais dans une enclave, dans un quartier fortement mauritanien.
En
2007, le nouveau président mauritanien fit abolir l'esclavage, mais le
coup d'État de 2008 le rétablit. On estime que 40 000 à 150 000
Mauritaniens sont esclaves (1 à 4 habitants sur 100).

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