Maxime Combes
Défendre le retour en France et en Europe de la production, comme l’a
fait Emmanuel Macron devant la Convention pour le climat, ne rime à rien
tant que les traités de libre-échange continuent d’être ratifiés.
Avec la pandémie de Covid-19, l’opinion publique a basculé : près de
90 % des personnes interrogées appellent désormais les pouvoirs publics à
relocaliser le maximum de filières de production disséminées partout
sur la planète. Au point que ceux qui n’avaient jamais cessé
d’encourager la mondialisation néolibérale et productiviste se
présentent désormais comme les champions de la relocalisation.
On ne compte ainsi plus le nombre de fois où Emmanuel Macron a affirmé que sa priorité était de « produire davantage en France et en Europe », pour « retrouver notre indépendance » et « rebâtir notre souveraineté »,
comme si toutes ces notions étaient synonymes. Plus récemment, il a
même fait du paracétamol, médicament le plus prescrit en France mais qui
n’y est plus fabriqué, l’emblème de sa politique, chargeant les
laboratoires privés d’en produire sur le territoire d’ici à trois ans.
Qui pourrait en effet s’opposer à ce que l’on produise du paracétamol
en France, alors que près de 80 % des principes actifs des médicaments
que nous consommons sont fournis par la Chine et l’Inde ? Le paracétamol
incarne à lui seul un produit d’intérêt général, d’utilisation
courante, et il fait partie de ces médicaments dont personne ne comprend
pourquoi ils ne sont plus fabriqués dans le pays. Faire du paracétamol
le totem de la « souveraineté » est habile. Mais est-ce à la hauteur des
défis mis en exergue par la pandémie de Covid-19 ?
Se focaliser sur le lieu de production revient à ne pas interroger le
contenu de ce qu’il faut produire, selon quels procédés, avec quels
emplois et impacts écologiques, mais aussi à ne pas se demander qui doit
contrôler, et à quelles fins, ces productions : peut-on parler de
« souveraineté économique » lorsqu’on fait des laboratoires
pharmaceutiques privés les garants de notre approvisionnement en
paracétamol et vaccins, alors qu’ils s’approprient les résultats de
recherches financées par l’argent public, rémunèrent grassement leurs
actionnaires et détruisent des emplois et la planète ? Non.
La pandémie a montré que le découpage de la production mondiale en
chaînes de sous-traitance labyrinthiques organisées en flux tendus et
zéro stock est déstabilisé par le moindre incident en un point
quelconque de la chaîne. Mais elle a aussi souligné que la
mondialisation détruit des emplois et des économies vivrières souvent
bien plus résilientes que ces interconnexions, tout en augmentant
l’usage de matières premières, la déforestation et le réchauffement
climatique. Dans leurs argumentaires, les nouveaux apôtres de la
relocalisation tendent pourtant à privilégier les enjeux économiques et
l’approvisionnement des chaînes de production plutôt que l’urgence de
créer des emplois de qualité et non délocalisables, ou celle de réduire
leur empreinte écologique. À Bruxelles, le terme « autonomie stratégique
ouverte » a d’ailleurs déjà supplanté toute idée de
« relocalisation » : il n’est ainsi pas envisagé de remettre en cause le
principe de libéralisation des marchés et d’ouverture de l’Union
européenne aux investissements étrangers.
Là est en effet l’objectif des personnes qui défendent une approche
minimaliste de la « relocalisation » : sauver les règles du jeu
mondialisé. Il n’est pas question pour elles d’interroger les fondements
normatifs du commerce mondial qui ont conduit de trop nombreuses
entreprises à faire de la compétitivité-coût et de la rentabilité
financière leurs seuls critères de décision. Pas plus qu’il n’est
question de remettre en cause les règles de l’OMC ou les nouveaux
accords bilatéraux qui limitent les politiques de relocalisation
écologique et sociale.
Il n’est guère surprenant, donc, de voir la Commission européenne
annoncer fin avril un nouvel accord de commerce et d’investissement avec
le Mexique visant à faciliter l’importation de produits agricoles et
d’énergies fossiles en Europe, et à ouvrir les marchés publics locaux
mexicains aux multinationales européennes. Ni de constater que les
équipes du commissaire européen au Commerce ont profité du confinement
pour approfondir les négociations avec la Nouvelle-Zélande et
l’Australie, ou pour finaliser les chapitres manquants de l’accord avec
le Mercosur, rendant une ratification possible à compter d’octobre. Le
tout avec le consentement de Paris.
Bien sûr, devant la Convention citoyenne pour le climat, Emmanuel Macron a prétendu avoir « stoppé net »
les négociations avec le Mercosur. Mais il n’en est rien. Cet accord
est même l’une des priorités de l’Allemagne, qui a pris la présidence de
l’UE ce 1er juillet, afin d’exporter plus d’automobiles et
d’importer toujours plus de soja et de viande issus de la déforestation.
À l’heure où les Parlements autrichien, wallon et néerlandais ont voté
des résolutions contre cet accord, Emmanuel Macron ferait bien de faire à
Bruxelles ce qu’il dit à Paris.
Ainsi énoncé, c’est un vœu pieux. L’exemple du Ceta l’illustre à
merveille, comme les 150 membres de la Convention viennent d’en faire
l’amère expérience : alors que mettre fin au Ceta, jugé non
climato-compatible, était une de leurs propositions phares, Emmanuel
Macron l’a écartée. L’essentiel de l’accord va donc continuer à
s’appliquer, sans être ratifié, entérinant une situation qui permet à
l’exécutif de ne pas se confronter à l’opinion publique.
Ne nous
laissons pas laisser voler cet horizon désirable et émancipateur :
cosmétique dans sa version néolibérale, haineuse dans sa version
nationaliste, la relocalisation pourrait pourtant être écologique et
solidaire (1).
(1) Ce qui dépend de nous. Manifeste pour une relocalisation écologique et solidaire, Les Liens qui libèrent, juin 2020.
Maxime Combes - Économiste, en charge des enjeux commerce-relocalisation à l’Aitec et porte-parole d’Attac.

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