samedi 1 mai 2021

Réflexions sur l’usage du terme « Shoah » et la lutte contre l’antisémitisme dans le discours officiel

UJFP

Nous devons nous interroger sur ce nouveau discours sur « la Shoah »...

... terme improbable adopté par Israël en 1951 pour définir ce qu’a été la destruction organisée des Juifs d’Europe par les nazis et ses complices français en ces temps où le racisme d’État et ses discours contre les Musulmans ou supposés tels occupent une place importante de l’espace médiatique, de la presse écrite ou parlée, est repris sans état d’âme par la classe politique française, tous bords confondus.

Nous devons nous interroger sur le sens et le bruit entretenu à propos de la lutte contre l’antisémitisme, réel ou supposé, contre l’antisémitisme seul, alors que nous ne cessons d’affirmer que nous ne pouvons pas dissocier l’antisémitisme de la lutte contre le racisme en général dont l’antisémitisme est l’une de ses composantes, mais pas la principale aujourd’hui en France. Nous interroger lorsqu’Éric Dupont Moretti – Garde des Sceaux – adresse une lettre 1 aux procureurs et aux présidents des tribunaux les enjoignant à condamner les auteurs d’appels au boycott des produits israéliens – pour cause de discrimination à l’égard d’une nation – de pratiquer une politique pénale empreinte de pédagogie et de privilégier en guise de condamnation les auteurs de ces appels légitimes à des stages de citoyenneté orientés sur la lutte contre les discriminations (notamment ceux organisés au Mémorial de la Shoah, au Struthof et au camp des Milles). Érigeant Israël en un État au dessus des lois, lui garantissant l’impunité2.

La destruction des Juifs au cours de la seconde guerre mondiale est l’histoire spécifique de l’Europe occidentale habituée par ailleurs à traiter les indigènes des colonies qu’elle occupait en sous-hommes, taillables et corvéables à merci. Réduits la plupart du temps à l’état d’esclavage. La nouveauté dans la destruction des Juifs d’Europe a résidé dans le fait qu’ils étaient blancs et européens. Qu’un certain nombre ont été transformés par les nazis en esclaves aux services des entreprises allemandes travaillant pour l’effort de guerre nazi jusqu’à l’extrême limite de leur résistance physique avant d’être détruits et réduits en cendres.

La France a largement participé à ce processus, engagé en amont, dès 1938, avec la création sur son propre territoire de multiples camps de concentration et l’institution du travail forcé à travers la création des CTE – Compagnie de Travailleurs Étrangers (décret du 12/04/1939) transformés ensuite en GTE – Groupe de Travailleurs Étrangers (loi du 27/09/1940) déclinés en sous-groupes selon les nationalités enrôlées de force dans cette entreprise criminelle.

Vieil héritage colonial et esclavagiste transposé sur le territoire national et qui peut ressurgir à tout moment si les circonstances étaient à nouveau réunies. Vieil héritage depuis longtemps occulté, aujourd’hui totalement masqué par le terme sacralisé de Shoah, que nul n’ose interroger et associer à la longue politique antisémite de la France, de ses résurgences actuelles à travers les multiples tentatives de réhabilitation des chantres de l’antisémitisme vichyssois, Pétain compris. Vieil héritage colonial où la déportation et le travail forcé étaient le moyen de réduire au silence les opposants progressistes, comme après l’écrasement de la Commune de Paris, jamais totalement abandonné tout au long de la Troisième République, érigé sous Vichy en politique d’État.

Pratiques toujours à l’œuvre aujourd’hui encore que viennent de dénoncer dans un rapport accablant à propos des CRA (Centre de Rétention Administratifs) la Cimade, le Forum Réfugiés et d’autres organisations humanitaires révélant qu’entre 2010 et 2019, 490.480 personnes dont 37.612 enfants ont été séquestrés. 438.815 d’entre elles ont été expulsées après avoir été contraintes à l’illégalité, à la clandestinité et finalement à la disparition par l’expulsion/élimination.

Tal Bruttman notait dans son étude sur le rôle de l’administration française et l’application de la législation antisémite sous Vichy, à propos de la déportation des Juifs, que, passés la frontière, l’État était indifférent au sort des déportés3. Aujourd’hui encore, malgré les leçons de la politique de Vichy, la France continue, imperturbable, à perpétuer à grande échelle des pratiques toutes autant criminelles tout en clamant bruyamment son souci de la mémoire de la Shoah et ses enseignements auprès de la jeunesse française, etc. Les 37.612 enfants d’étrangers indésirables d’aujourd’hui pèseraient-ils moins que les 11.500 enfants Juifs déportés ? Même si, nous le savons, la mort programmée n’est pas la finalité de leur déportation. Il n’y a pas deux poids et deux mesures pour analyser le statut de l’enfant, juif ou non. Un enfant est un enfant au regard du Droit International moderne. L’arrestation, l’internement et la déportation des enfants est formellement interdit dans quelque pays que ce soit dans le Droit International, la France ne peut y déroger.

Aucune lutte cohérente contre le racisme – antisémitisme compris – ne peut être envisagée si nous ne commençons pas par dénoncer et lutter contre ces pratiques intolérables perpétrées contre des groupes entiers de populations fragilisées à l’extrême, dépouillées de leur humanité, de leur dignité, rendues invisibles avant d’être déportées. Évoquer alors « la Shoah » pour masquer ces crimes actuels relève de l’indécence, est une atteinte à la mémoire de nos familles, à notre histoire.

Le racisme en France, quelles qu’en soient ses formes, doit être envisagé dans sa globalité – nationale et coloniale – à travers l’histoire moderne française depuis la constitution de ce qui a été appelé l’Empire français sous la Troisième République jusqu’à aujourd’hui, ses pratiques répressives – politiques et spatiales – jamais véritablement éradiquées et susceptibles de ressurgir à tout moment.

Notre antiracisme politique est avant tout notre droit d’inventaire de notre propre histoire, notre devoir impératif à faire front, ensemble, côte à côte avec celles et ceux victimes aujourd’hui des mêmes maux que ceux qui nous ont frappés hier. 

Notre Mémoire est tout cela réuni, vivante, tournée vers l’avenir. Nous refusons la répétition.4

La Commission antiracisme politique, pour la Coordination nationale de l’UJFP le 29 avril 2021.

Notes

  1. lettre du 20 /10/ 2020.
  2. Lettre ouverte à Mr Dupont Moretti: Mediapart le 9/02/2021
  3. Tal Bruttman. Au bureau des affaires juives L’administration française et l’application de la législation antisémite (1940/1944)
  4. Edward Saïd , se souvenir de Deir Yassine, dans Israel-Palestine, l’égalité ou rien. La fabrique 1999

Union Juive Française pour la Paix

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