Antoine Manessis
La confusion est sans doute une des caractéristiques les plus préoccupantes de notre temps politique.
Cela ne tombe pas du ciel. C'est la résultante de plusieurs facteurs. L'affaiblissement et la marginalisation des organisations populaires (partis et syndicats). Le temps où les dominés avaient en leur cœur un groupe central, les ouvriers, est forclos. C'est au contraire l'atomisation, l'uberisation du monde du travail qui s'impose. L'implosion des pays du "socialisme réellement existant" et leur mutation en pays capitalistes (URSS, Chine, Vietnam...), la dérive néolibérale des pays du Tiers-monde, qui avait opté pour une voie non- capitaliste de développement, contribuent à la dégradation des rapports de forces entre capital et travail. L'alternative progressiste au capitalisme n'apparait plus crédible.
Parallèlement le capitalisme néolibéral aboutit à une crise organique dont les conséquences sociales, environnementales et sanitaires sont de plus en plus évidentes. Et tragiques. Et le capital cherche des réponses à cette crise. Les différentes fractions de la bourgeoisie tentent d'imposer leurs solutions.
L'autoritarisme est un facteur commun qui se retrouve tant dans les "solutions" libérales qu'illibérales. Aussi, de ce fait, la conflictualité de la société s'aggrave. La résistance spontanée des masses agressées par les politiques austéritaires et anti-démocratiques des classes dirigeantes s'exprime mais sans perspective politique alternative. Du coup répression et confusion vont de pair.
Sans organisation ni alternative, les masses se heurtent à leur situation comme des oiseaux prisonniers dans une cage aux barreaux de celle-ci. Elles sont dépourvues des outils qui leur permettraient d'ouvrir la cage et une perspective.
Du coup, elles cherchent à tâtons, parfois sombrant dans des impasses dangereuses. Dans le complotisme qui prétend expliquer les phénomènes sociaux par des complots. Donc sans voir le principal facteur de leur sort, à savoir le système capitaliste lui-même. Parfois dans le néo-fascisme dont la vocation est de détourner les colères et les attentes en ressentiment et désignation de bouc-émissaires (le féminisme, les migrants, les musulmans...etc).
Pour que le mouvement populaire poursuive dans ces voies sans issues, il faut aux idéologues de la bourgeoisie semer la plus grande confusion possible. Ainsi les anti-racistes sont dénoncés comme communautaristes, séparatistes et finalement racistes !
Ainsi les anti-sionistes, parmi lesquels des juifs progressistes, sont amalgamés à des antisémites. Ce qui a pour effet de criminaliser des militants qui luttent contre le colonialisme et l'apartheid israélien.
Ainsi la gauche de transformation est qualifiée par les plus hautes instances de l'Etat d'islamo-gauchistes. Cela pour confondre le combat émancipateur comme une complicité avec la fraction terroriste du fondamentalisme islamiste.
Autre exemple au niveau symbolique. Macron le 11 novembre rendait hommage au dernier Compagnon de la Libération, Hubert Germain. Puis rendait hommage aux 7 soldats français morts depuis un an dans des OPEX. En point d'orgue Macron lance l'opération "Le bleuet de France". C’est la fleur du souvenir, qui sera arborée tout au long de cette journée. En fait, une vulgaire copie de ce qui se fait aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne ; le coquelicot au Canada, en Grande-Bretagne, dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis, un symbole du souvenir de ceux qui ont servi leur pays ou qui sont morts pour lui. Cela se passe le 11 novembre et cela s'appelle aux Etats-Unis le "Veterans Day" pour tous les morts de toutes les guerres menées par le pays.
Voilà ce que Macron veut faire. Or une telle décision présente un exemple même de confusion : comment célébrer de la même façon les millions de morts de la Première Guerre Mondiale, une boucherie impérialiste, avec la Résistance anti-fasciste et patriotique de la Deuxième Guerre Mondiale ? Et que dire quand Macron pousse la confusion à honorer en même temps des soldats tombés dans des opérations néo-coloniales.
Fusionner tous les morts c'est les confondre. C'est confondre les conditions et le sens même de leur mort. Or une commémoration n'a de sens que si elle est pédagogique pour les nouvelles générations. Fusionner, confondre, c'est obscurcir. C'est rendre incompréhensible le sens de ces conflits. Or c'est exactement le contraire de ce qu'il faut faire. Les Anglo-Saxons, pour des raisons idéologiques, ont choisi cet amalgame. Que Macron adopte la même méthode de falsification historique n'est pas due au hasard mais à la volonté de semer la confusion afin que les citoyennes et citoyens ne comprennent plus leur histoire.
Soyons vigilants et dénonçons ces confusions et manipulations idéologiques.

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