vendredi 18 mars 2022

Le PCF et Roussel, l'impasse

Antoine Manessis

Le lendemain du 1er tour de la présidentielle, il ne faudrait pas que nous ayons à nous dire, en ajoutant les voix de Roussel et de quelques autres, que nous avons loupé le 2e tour. 

On pourrait même s'étonner que la conclusion ne s'impose pas aux yeux de Roussel lui-même et de ceux qui votent pour lui (ou accessoirement pour Arthaud et Poutou). Mais ce serait faire une analyse erronée de la vision du secrétaire national du PCF. 

Essayons d'esquisser ce qu'est son analyse, selon nous.

Pour Roussel, la présidentielle n'est pas faite pour que la gauche gagne. Pour lui la gauche a perdu. Et le rapport de forces avec les droites est insurmontable.  

Au sein de la droite c'est le courant "d'extrême-centre" macroniste qui tient la corde grâce à la "divine surprise" (échange de bons procédés Bolloré/Macron) de la candidature Zemmour. Donc pas de danger néo-fasciste. 

Pour le PCF il s'agit donc de se refaire une santé. Pour peser en 2027...Et profiter de l'effondrement annoncé de ses alliés traditionnels le PS et EELV, le PS payant quelques décennies de politique de droite et une fracture totale avec la part de la base sociale qui lui est encore fidèle. La plus grande part ayant ralliée la Macronie, le parfait nid des douillet des "satisfaits" pour qui tout va bien financièrement, avec en plus la bonne conscience que les faits sociaux comme les inégalités de genre ou les questions environnementales sont traités avec réalisme mais dans la bonne direction : le genre à baisser le chauffage de son logement de 1° avec la même satisfaction des dames patronnesses du XIXe siècle - que nous sommes bons, généreux et altruistes - sans même que n'effleurent leur pensée, toute tendue vers les ukrainiens, aux millions de familles qui ici ont froid car sans l'argent pour payer les prix de l'énergie qui ont explosé bien avant, rappelons-le, le conflit Russie/Ukraine.

L'aile gauche (ce qui en restait) ayant rejoint Mélenchon voire pour certains, intellectuels ou groupuscules de gauche Roussel (on pense au Parti radical de gauche qui bondit de Taubira  en Roussel, au MRC dont le fondateur JP Chevènement appelle à voter Macron !). Un moyen pour eux de dépasser le complexe congénital des socialistes vis à vis des communistes mais aussi d'affirmer la Laïcité, la République, l'Universalisme des Lumières (avec majuscules), sans tenir compte des contradictions contenues dans ces concepts, sans tenir compte des changements en profondeurs de nos sociétés, des modifications structurelles de la classe ouvrière, sans même comprendre la place que certaines luttes sociales peuvent prendre dans une lutte de classe globale. Cela donne des contradictions un peu pathétiques au PCF où l'on dit pis que pendre de l'intersectionnalité tout en célébrant Angela Davis qui en est l'une des plus resplendissante initiatrice et représentante. Que voulez-vous, la cohérence politique ne colle pas toujours avec la com.

Du coup, il ne reste pas grand chose (2% pour Hidalgo disent les sondages). Mais traduit en termes rousséliens une occasion en or. Enfin être devant le PS...ça faisait si longtemps. Presque une fin en soi. Eventuellement empêcher Mélenchon de jeter les bases d'une recomposition de la gauche. Double gagne. Mais au-delà et surtout se dessine la volonté de reprendre la bonne vieille stratégie de l'union de la gauche PS,PC,EELV, les derniers venus mais qui ont bien compris le "système" et ses codes. Ainsi on peut voir nos Verts, amateurs de jardinage*, passer du pacifisme bêlant au bellicisme irresponsable.

Demain sous l'impulsion d'un PCF requinqué s'adressant à un PS sans prétention hégémonique et aux Verts (s'ils n'ont pas rejoint Macron) au caquet rabattu, pourrait être proposé la Belle Alliance Populaire, rêvée par Cambadélis en 2017. Et oui, quoi de mieux que ces valeurs sûres, peut-être sans goût ni saveur aux yeux des radicaux excités, mais qui, au moins, permettent de gérer ensemble, comme depuis si longtemps, villes, départements et régions. Et qui nous reprochera ce travail ? Comme dit Chassaigne: "Jamais je ne suis allé devant une usine avec un mégaphone pour gueuler et lever le drapeau rouge. Je préfère demander à rencontrer le chef d’entreprise et essayer de faire avancer les choses". 

Et puis l'union de la gauche (Roussel, Hidalgo, Jadot) était derrière le syndicat de droite Alliance pour manifester avec les "ouvriers de la sécurité"...Elle est pas belle cette union de la gauche-là ?

Telle est la radieuse perspective de la stratégie du PCF.

Détail ironique : les plus "identitaires* orthodoxes" du PCF soutiennent cette orientation*...il est vrai qu'en même temps ils considèrent Xi-Jinping comme Mao réincarné...alors, pourquoi pas Roussel en Thorez ? Et puis, on l'a dit, il y a des maires, des conseils territoriaux etc où l'on peut survivre. et qui sait si demain, après encore un quinquennat de coups de matraques sociales de Macron II, les masses enfin reconnaissantes ne se retourneraient pas vers l'union de la gauche, immaculée, après 10 années de pain noir. Et ce serait le gouvernement où les ministres communistes ont toujours bien travaillé comme Alain Gayssot, communiste et ancien cheminot, qui, ministre dans le gouvernement de Lionel Jospin, a décidée l'ouverture à la concurrence internationale du réseau transeuropéen de fret, premier pas vers la casse de la SNCF. Mais il faut parfois faire des sacrifices...On a le sens de la responsabilité au PCF ainsi le retrait de l'Otan a disparu du programme de Roussel depuis qu'il serait plus nécessaire que jamais (d'ailleurs le PC était pour la "dissolution" de l'Otan, ce qui est à l'évidence un mot d'ordre absurde : on voit mal le patron de l'Otan, Washington, décider de se priver d'une telle arme).

Dernier détail : comme moultes contorsions de Roussel avaient pour but de rallier les classes populaires, les sondages donnent une toute autre indication : il attire, essentiellement des électeurs âgés, issus des catégories intermédiaires et il n’attire pas les jeunes, les abstentionnistes et les électeurs populaires de Marine Le Pen...Tout ça pour ça ? For the times they are a-changin'  Fabien...

Voilà pourquoi pour le PCF la France Insoumise et son chef sont un obstacle. En 2012 et 2017, malgré quelques tentatives internes, la claque de 2007 était trop présente dans les esprits pour pouvoir éviter le soutien à JL Mélenchon. En 2022 le PCF croit pouvoir s'émanciper de cet allié si encombrant qui est un défi permanent à sa médiocrité. Et ainsi renouer après la présidentielle avec l'union de la gauche. D'autant qu'il espère que la France Insoumise ne résistera pas à une troisième défaite et que son leader ne sera pas là pour faire la synthèse des courants qui composent cette formation politique gazeuse. Alors si ces perspectives vous semblent tout à la fois désolantes, accablantes, obsolètes et surtout absolument erronées, votez et faites voter pour le candidat de l'Union Populaire, Jean-Luc Mélenchon.

* "L'écologie sans lutte des classes c'est du jardinage" comme dit JL Mélenchon.

* Identitaires qui semblent pourtant gober la quasi disparition du logo (portant allégé des outils) sur les affiches de Roussel. Mais il est vrai que ces grognards gobent tout, depuis si longtemps...

*Gérald Darmanin parle de son « ami » Roussel et Bruno Le Maire le trouve « très sympathique » comme Marlène Schiappa, Jean-Michel Blanquer ou Christophe Castaner. À droite, des personnalités, à l’instar de la journaliste Elisabeth Lévy (elle dirige Causeur, journal d'extrême-droite et elle est chroniqueuse sur C-NEWS)) estiment que Roussel "sauve l’honneur de la gauche" ; il faut dire qu'elle s'y connaît.... Une opinion partagée par Alain Finkielkraut tandis que Raphaël Enthoven publie un court livre d’entretien avec lui. C'est dire.

Ce texte doit beaucoup à une conversation éclairante avec un très fidèle lecteur. 

 Antoine Manessis

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