Antoine Manessis
La France Insoumise semble à la recherche d'une organisation à la hauteur de ce qu'elle a su construire politiquement. Et de toute évidence, ce n'est pas simple.
Il est vrai que le centralisme démocratique n'est plus une option compte tenu des déformations bureaucratiques et anti-démocratiques qui ont défini sa pratique.
Par ailleurs la forme "gazeuse" n'est pas davantage satisfaisante compte tenu du développement même de la FI.
Et l'on peut croire que Jean-Luc Mélenchon et nombre de ses camarades n'ont pas très envie d'adopter l'organisation du PS avec ses "tendances" et ses "synthèses", ni celle des trotskistes dont on peut voir les brillants résultats en matière de scission.
Il nous semble que l'organisation doit répondre à deux impératifs.
Le fonctionnement démocratique et la place des classes populaires chez les cadres et élus de la FI.
Pour ce qui est de la démocratie dans la FI, progresser ne sera pas difficile...Jusqu'à présent Mélenchon était non seulement la clef de voûte mais aussi le chef sans conteste. Il désignait les sous-chefs, il décidait de la ligne, bref un régime présidentiel. Or cela, acceptable voire souhaitable (?) un temps, ne l'est plus. Il faut passer à la VIe République là aussi. Sinon, on est en contradiction et on met à mal la crédibilité du discours sur le nécessaire changement institutionnel.
Le fonctionnement démocratique est surtout défini par ce qu'il n'est pas: autoritaire et vertical, mais il est plus difficile de le définir positivement puisqu'il faut concilier des attentes paradoxales: l'efficacité et le débat, la direction et l'autonomie, l'auto-organisation et la cohérence. Pourtant l'organisation doit être cohérente avec le vision que l'on a du fonctionnement démocratique de la société et donc concilier, en les dépassant, ces contradictions.
Centralement, et de façon tout à fait liée à ce qui précède, il est nécessaire que l'organisation se dote de cadres issus des classes populaires et cela pour deux raisons : l'élargissement de la base de masse de la FI ne se fera que lorsque les classes populaires pourront s'identifier aux cadres de l'organisation. Et d'autre part, ces cadres permettront au mouvement social d'imprégner l'organisation et de lui permettre d'établir sa présence là où vivent et travaillent les classes populaires.
Samedi dernier une réunion a eu lieu sur ces questions et Mélenchon a fait quelques commentaires à ce propos. Disons-le très fraternellement, ce qui est sorti de tout cela est très en de ça de ce que l'on peut espérer de la FI.
Une exigence de base qui réponde à ce que nous avons dit plus haut est que les militants, adhérents, sympathisants (des formes nouvelles doivent être trouvées) participent à l'élaboration de la ligne politique et qu'ils désignent leurs dirigeants. Les militants doivent savoir, et ceux qui soutiennent la FI aussi, où, par qui et pourquoi telle ou telle décision, orientation politique, tactique ou stratégique, est prise.
Bien sûr, il s'agit là d'un schéma idéal et nous savons tous que la traduction concrète de ces objectifs n'est pas simple. Mais encore faut-il tendre vers cela.
De plus, nous sommes à une époque où le monolithisme, qu'on le veuille ou non, n'est pas de mise. Si toutefois il le fut réellement, autrefois, ailleurs que dans les discours. Aussi que dans la direction, non élue, mais désignée par "consensus d'un petit groupe qui s'est mis d'accord avec lui-même", comme l'a dit un peu cruellement François Ruffin, on ne retrouve pas François justement ni Clémentine Autain, Eric Coquerel, Alexis Corbière... peut et doit surprendre. Ce sont toutes ces sensibilités qui contribuent à la force d'attraction de la FI. Comme l'a dit Eric Coquerel "il serait souhaitable que soit représentée dans la direction toute la nuance du mouvement". En effet.
Clémentine Autain a dénoncé un "repli et un verrouillage assumés de façon brutale", affirmant que la direction a "été choisie par cooptation, ce qui favorise les courtisans et contribue à faire taire la critique". Elle conclut : "Fer de lance de la Nupes, notre mouvement a une responsabilité historique notamment dans la course contre l'extrême droite, mais le message envoyé est de nature à fragiliser le rassemblement."
Bien sûr, il y a aussi un effort certes insuffisant mais allant dans la bonne direction : création de boucles départementales pour que les GA (groupes d’action) locaux – jusque-là autarciques – communiquent entre eux, contributions volontaires que les militants pourront affecter eux-mêmes aux postes de dépenses locaux ou nationaux, achat de locaux dans les zones rurales et périurbaines pour tenter d’y rivaliser avec le Rassemblement national, création d’une école des cadres…
"Tout cela va dans le bon sens pour ancrer et diversifier le mouvement", estime Eric Coquerel, même s’il ne se dit pas opposé à de futures élections internes, parce que "les gens ont envie de donner leur avis" En effet. Il conclut : "Nous sommes la première force de gauche, nous devons lui donner un cadre pérenne." Que dire de plus?
Pour les Chinois le mot crise est constitué de deux idéogrammes : Wei (danger) et Ji (opportunité). Parions que la FI choisira l'opportunité car on ne peut qu'être là, à ses côtés, quand on sait qu'il n'y a de politique, a fortiori révolutionnaire, que de masse. Le reste n'existe pas.
* Voilà ce qu'a écrit à ses camarades Joe Hill, syndicaliste étasunien, condamné à mort et exécuté aux Etats-Unis pour fait de grève.

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