Antoine Manessis
Italie1969. La "strategia della tensione"
On appela ainsi la stratégie d'une partie de l'Etat italien, de ses appareils (en particulier les services secrets, l'armée et la police) qui voulaient, à travers des attentats, des violences et des provocations, aboutir à un besoin d'ordre au sein de la population qui serait ainsi susceptible d'accepter un régime autoritaire voire fasciste.
N'oublions pas qu'en 1967 avait eu lieu à Athènes le coup d'Etat des Colonels initié par la CIA et que l'Espagne et le Portugal avaient des régimes fascistes et qu'entre Athènes, Rome, Madrid et Lisbonne les "réseaux noirs" étaient actifs.
De plus la puissance du PCI était telle (environ 35% des voix) que les Etats-Unis s'inquiétait sérieusement de son accession au gouvernement. À travers l'OTAN et ses réseaux, en osmose avec ceux des fascistes, tout était bon pour empêcher "la catastrophe géopolitique" qu'aurait été un gouvernement à participation communiste aux yeux de Washington. En gros de 1969 à 1980 la stratégie de la tension fit son oeuvre, au moins en partie.
Le terrorisme d'extrême-gauche ne faisait parti de la stratégie de la tension que par ricochet. Il fut un terrorisme sélectif et précis, s’attaquant à des cibles symboliques et se livrant à des attaques ponctuelles signées et revendiquées, la stratégie de "lutte armée" de l’extrême-gauche, un projet marginal et peu populaire, n’a jamais réellement mis l’Etat italien en danger. L’adversaire a pu être rapidement identifié et mis hors d’état de nuire.
Le terrorisme d'extrême-droite, la trame fut une toute autre affaire et il est l'expression véritable de la stratégie de la tension. Ni le pouvoir politique ni certains appareils de l’Etat ne paraissaient réellement désireux de le combattre. Au contraire tout est mis en œuvre pour éviter que n’éclate une vérité probablement trop compromettante. Aussi, quand la justice s'est penchée sur le terrorisme noir, c’est souvent un véritable mur du silence que doivent affronter des magistrats qui constatent la disparition mystérieuse de témoins essentiels ou de documents nécessaires à l’instruction, quand ils ne se heurtent pas au secret d’état politico-militaire invoqué à maintes reprises par les responsables des services secrets. En de nombreuses occasions, le devoir d’enquête judiciaire se heurte à la "raison d’Etat". Tout comme il n’est pas rare de voir des magistrats trop curieux déchargés de leur instruction, qui sera par la suite neutralisée.
Pour le PCI il fallait donc trouver un point d’équilibre, très délicat, entre la dénonciation et la modération, entre les nécessités de combattre le danger fasciste et terroriste et la poursuite d'une politique de vaste rassemblement majoritaire, le "compromesso storico", le compromis historique. Dans les années 1970, Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, souhaite parvenir à un accord avec la DC (démocratie-chrétienne) qui permette au parti communiste italien de parvenir au gouvernement. Malgré les gages que donne le PCI sur l'OTAN par exemple, l'intervention de l'exécutif étasunien, l'hostilité de l'Eglise catholique et du pape Paul VI et l'assassinat d'Aldo Moro, le président de la DC favorable au compromis historique, les efforts de Berlinguer n'aboutissent pas. On peut ajouter la stratégie de la tension parmi les causes de cet échec.
France 2023. La stratégie de la tension ?
Depuis la série de coups de force politico-institutionnels de la Macronie appuyée par une frange des LR au Sénat et à L'Assemblée nationale et le passage en force de la contre-réforme des retraites, la mobilisation populaire n'a pas faibli. Les dernières manifestations furent historiques. Des grèves, des blocages, des piquets permettent au refus du vol de deux années de vie, très largement majoritaire des salariés, de peser sur le rapport des forces avec le pouvoir. Celui-ci par la voix du président de la République a fait part de son refus d'entendre et de parler avec les syndicats et au-delà avec le peuple. Depuis on a pu assisté à une montée des tensions.
Lors de la dernière manif à Paris et ailleurs, on a vu la police utiliser des méthodes telles le nassage, les arrestations de masse, les gardes à vue absurdes, les charges et les matraquages au hasard, le gazage à outrance, les BRAV-M, les mutilations, les attaques contre les piquets autant d'actions visant à terroriser les manifestants, entraver le droit de manifester et de faire grève. Visant à amplifier la tension.
Samedi à Sainte Soline, l'action de la gendarmerie poursuivait le même objectif. Avec une concentration de forces disproportionnée, une violence rare, le blocage des secours et les tirs contre des blessés par des gardes mobiles circulant en quad, le pouvoir semble avoir opté pour une stratégie de la tension. Ces actions sont accompagnées par des discours de guerre civile. De stigmatisation et de criminalisation de la gauche de gauche et de la France Insoumise en particulier.
Dernier en date, ce lundi 27 mars, par Macron lui-même: "Il y a un réel projet politique mené par La France insoumise qui tente de délégitimer l’ordre raisonnable, nos institutions." Toute la propagande néolibérale, de droite, réactionnaire est contenu dans cette déclaration.
L'ennemi est désigné, la France Insoumise: hommage du vice à la vertu. En 1927 "Le communisme, voilà l'ennemi !" déclarait Albert Sarraut, une espèce de Macron de l'époque. Aujourd'hui, le plus dangereux ennemi de la bourgeoisie, c'est la France Insoumise. On s'en doutait depuis un bon moment. Merci à Macron de confirmer. Espérons que nombreux soient ceux qui entendront ces propos à gauche.
Macron reprend le leitmotiv néolibéral thatchérien, le capitalisme c'est "l'ordre raisonnable". "Le cercle de la raison" hors duquel "il n'y a pas d'alternative". Sauf que depuis les années 1980 les peuples ont pu apprécier le néolibéralisme comme désordre irrationnel: pleurer sur la désindustrialisation de la France quand on a expédié les industries en Chine, en Roumanie ou en Inde pour augmenter les profits et qu'on n'est plus foutu de fabriquer et de fournir un masque ou un Doliprane. "L'ordre raisonnable" c'est la guerre en Ukraine, en Irak, en Libye...les requins "raisonnables" qui tuent pour être toujours plus riches. "L'ordre raisonnable", c'est de faire travailler deux ans de plus les aides-soignantes et les éboueurs, les hommes et les femmes qui travaillent sur les chantiers et dans les usines, les infirmières et les pompiers, les instits et les cheminots.
Macron attaque aussi sur les institutions. Il aurait dû carrément dire que "la FI était moins républicaine que le RN" comme son pit-bull Aurore Berger. Mais les institutions parlons-en. La FI n'a jamais caché, au contraire, lutter pour une VIe République plus sociale et plus démocratique que la Ve dont le caractère bonapartiste apparait avec une évidence particulière en ce moment à coup de 49.3 et autres dérives institutionnelles autoritaires. Macron a une réelle politique qui délégitime la République et la démocratie. Et méprise la volonté du peuple souverain.
Sous-tendue donc, dans cette violence policière et verbale du pouvoir, c'est bien une stratégie de la tension qui se déploie en France.
À laquelle la gauche doit répondre avec sang-froid et force. Or notre force c'est le nombre. Notre réponse ne peut donc être que celle de la force tranquille du peuple. C'est en rassemblant davantage encore par et dans la lutte que nous parviendrons à déjouer les provocations de la bourgeoisie. Christophe Barbier, l'un des chiens de garde les plus vils du capital, a conseillé Macron de s'inspirer d'Adolphe Thiers, le "gnome sanglant" comme l'appelait Marx, qui fit massacrer la Commune de Paris, "le plus grand massacre concerté de population civile connu dans toute l'histoire française contemporaine".
Qu'on ne s'y trompe pas telle est, en effet, "l'inspiration" de la bourgeoisie quand elle a peur et qu'elle cherche dans la brutalité et la violence une sortie qui protège ses intérêts et punit l'audace du peuple en lutte.
Notre seule réponse possible c'est la masse, la mer humaine, que nous opposerons victorieusement à la violence.

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