Antoine Manessis
Face au retour du fascisme, non seulement sur notre continent mais un peu partout dans le monde, la gauche, les gauches semblent désemparées.
Non qu'elles ne dénoncent pas le réveil de la bête mais elles semblent en difficulté pour élaborer une réponse politique face à la menace, une stratégie contre le néo-fascisme.
Certains répètent ce qui fut dit il y a presque un siècle. Comme si le fascisme ou la gauche étaient inchangés depuis lors. Comme si le capitalisme était inchangé. Comme si le rapport des forces politiques était, pour le meilleur ou pour le pire, le même.
Cette vision est évidemment erronée, comme nous l'a appris il y a deux millénaires Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, parce que l'eau n'est plus la même et parce que celui qui se baigne n'est plus le même.
Une des explications du fascisme est son aspect anti-communiste. Il est considéré par bien des historiens comme l'expression de la "Grande peur" qui s'empare des bourgeoisies des pays capitalistes face à la révolution bolchevique, à la grande lueur à l'Est et la menace que le "parti mondial de la révolution", l'Internationale communiste et ses sections nationales, font peser sur les classes possédantes-dirigeantes.
Il y a bien sûr plusieurs facteurs explicatifs du phénomène fasciste qui, d'ailleurs, a pris des formes différentes suivant les pays où il s'est développé. Le nazisme n'est pas identique au fascisme mussolinien et le fascisme français est différent du rexisme belge, du franquisme espagnol et du salazarisme portugais.
Mais notre note ne se veut pas une analyse du fascisme mais plutôt le constat de notre difficulté à contrer le néo-fascisme.
Or, si le fascisme reste anti-communiste par nature de classe, il est clair que le communisme sort lessivé de la longue dernière séquence historique. L'URSS a implosé, victime avant tout de ses contradictions internes, le bloc socialiste n'existe plus, la Chine a muté en une espèce de capitalisme d'Etat autoritaire et les confettis du mouvement communiste international (Etats et partis) s'évaporent ou se "normalisent" plus ou moins rapidement mais sûrement.
"La force propulsive d'Octobre est épuisée" comme disait Enrico Berlinguer il y a plus de 40 ans ; "Une période s'achève", déclarait-il à la télévision le 15 décembre 1981, "la force propulsive qui a pour origine la révolution d'Octobre s'est désormais épuisée, comme s'est épuisée la capacité de renouvellement des sociétés de l'Est européen [...] et comme s'est éteinte la IIe Internationale." La vie a donné ô combien raison à sa lucidité et à son courage. La vérification par la praxis est faite. Que quelques "vieux croyants" s'entêtent, cela ne relève plus trop de la politique.
Aussi l'anti-communisme du néo-fascisme tient-il davantage d'une posture idéologique que d'une réaction de peur, face à un adversaire en dynamique, comme le fut le fascisme historique des années 1920-1930 forgé dans un esprit contre-révolutionnaire.
À travers cet exemple, ce que nous voulons souligner c'est que le camp anti-fasciste n'est plus le même comme le fascisme n'est plus le même. Ce n'est donc pas en mimant des batailles du passé que nous répondrons au défi de notre temps.
Si l'anti-fascisme contemporain ne semble pas rencontrer l'audience de masse que l'on serait en droit d'espérer, c'est peut-être parce qu'il vise un fantôme du fascisme et non le néo-fascisme. Comme l'écrivait Karl Marx "La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants".
Dans le même texte il ajoutait "Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce." Méditons.
Que le néo-fascisme menace et doive être pris très au sérieux ne fait aucun doute. Qu'on le confonde avec sa forme d'il y a un siècle, évitons. Analysons ses formes, ses thématiques, ses incarnations, ses pratiques. Pour mieux le combattre et le vaincre.
Ainsi si on attend que Méloni soit Mussolini, on n'attendra longtemps. Si, en revanche, on voit que le capital, à travers le pouvoir néo-fasciste, élargit sa base de masse (grâce au racisme) et va modifier les institutions issues de la Résistance dans un sens bonapartiste, avec un exécutif fort et un législatif muselé et affaibli, on ne se trompe guère. Si on attend qu'elle interdise la CGIL on se trompe, si on pense que des lois limitant drastiquement le droit de grève et permettant la chasse aux étrangers vont être promues par la coalition néo-fasciste, on a sans doute une vision plus exacte de son action.
Expliquer l'origine historique du fascisme est une chose et elle est nécessaire. Elisabeth Borne ne se trompe pas en disant que le RN est l'héritier de Pétain comme elle aurait pu dire de Maurras, ce qui aurait davantage encore contrarié son patron. Mais ce que ni Borne ni Macron ne disent pas c'est que leur politique renforce, ici et maintenant, le RN. Que leur mépris pour les règles démocratiques renforce le RN. Que le 49.3 aujourd'hui renforce le RN, comme les décrets-lois hier préparaient Vichy. Que de considérer qu'il existe de "gens de rien" renforce le RN par le ressentiment que cela suscite et la hiérarchisation des humains qu'elle implique. Que la 29e loi anti-immigration (depuis 1980) de Darmanin va renforcer le RN en légitimant son racisme et son islamophobie.
Réfléchissons donc à ce qu'est le néo-fascisme et comment le contrer efficacement et politiquement. Nous avons, nous semble-t-il, sur ce terrain beaucoup de travail et il doit être mené en urgence. La "moraline" et le rétroviseur ne suffisent pas.
Même s'il ne faut certainement pas négliger et saluer ce qui est déjà fait par les gauches pour combattre la bête.

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