Antoine Manessis
Le soir du vendredi 31 juillet 1914, Jean Jaurès dîne avec deux collaborateurs, Jean Longuet et Pierre Renaudel, dans le café du Croissant, rue Montmartre, à Paris.
Il est 21h40. Le dîner s'achève. Jean Jaurès est assis sur une banquette, le dos à la fenêtre. Celle-ci est ouverte car il fait encore très chaud. Sur le trottoir, un homme soulève le rideau et tire trois coups de revolver. Un cri fuse dans le restaurant : « Ils ont tué Jaurès ! » Ils ont assassiné la voix de la paix.
Ils ont voulu assassiner le dernier obstacle au grand carnage, carnage mondial des peuples pour le partage des profits capitalistes. la mobilisation ouvrière pour la paix qui, seule, aurait pu épargner le massacre de millions de jeunes gens. Des millions de morts jamais comptabilisés au profit du capitalisme.
C'est ce que Jean Jaurès écrivait dans son dernier article de son journal L'Humanité : "Ce qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrière. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l’avenir."
Un militant d'extrême-droite nationaliste, proche de l'Action Française, favorable à la guerre, le coeur rempli de haine par la presse de droite belliciste qui ne cesse d'insulter Jaurès, passe à l'acte. Jaurès affirme "la commune volonté de paix du prolétariat européen" mais le nationalisme gangrène les consciences.
La presse de la bourgeoisie, de droite, nationaliste qui pendant des moins pilonne Jaurès. Comme L' Echos de Paris qui écrit : "Dites-moi, à la veille d’une guerre, le général qui commanderait […] de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir ?" L'Action Française appelle au meurtre. Jaurès s'est attiré la haine des nationalistes et des bellicistes, à droite comme à gauche, de Georges Clemenceau, de Maurice Barrès ou de Charles Maurras.
Jaurès se bat jusqu'à la dernière seconde de son existence pour la paix. Jaurès se rend alors chez le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères Abel Ferry. Celui-ci l'interroge sur la position des socialistes en cas de guerre. « Nous continuerons notre campagne contre la guerre », répond Jaurès. « Non, vous n'oserez pas car vous serez tué au premier coin de rue » !...Cela se passe quelques heures avant l'assassinat de chef de la gauche.
Dès le lendemain de la mort de Jaurès, le consensus patriotique est tel que le gouvernement, à l'instant d'annoncer la mobilisation générale, peut se dispenser de sévir contre les anarchistes, antimilitaristes et rebelles potentiels.
Les bellicistes réussissent même à récupérer la mort de Jaurès : même L'homme libre de Clemenceau et L'Action française de Maurras dénoncent l'assassinat et regrettent l'homme. Le pays, qui s'était jusque-là violemment divisé sur des sujets aussi graves que les conquêtes coloniales, l'Affaire Dreyfus ou la séparation des Églises et de l'État, refait son unité sur la tombe de Jaurès. Le directeur de La Guerre sociale, Gustave Hervé, connu pour ses menées antimilitaristes, y va lui-même de son couplet, titre à la Une : "Nous n'assassinerons pas la France" et rejoint le camp de la guerre.
Quant à l'assassin du leader socialiste, Raoul Vilain, son procès est reporté à la fin de la guerre et il est finalement acquitté de son crime le 29 mars 1919, les jurés ne voulant pas justifier d'une quelconque façon le pacifisme jauréssien. Vilain sera finalement abattu en Espagne au début de la guerre civile par, dit-on, des républicains soucieux de venger Jaurès.
Le 26 août 1914 est constitué le premier gouvernement "d'union sacrée", le socialisme français - comme (presque) tous les partis de la IIe Internationale - sombre dans un patriotisme républicain qui justifie la participation à une guerre industrielle d'une abomination absolue (18,6 millions de morts. Ce nombre inclut 9,7 millions de morts pour les militaires et 8,9 millions pour les civils).
La révolution russe et une vague révolutionnaire "engendrée par la guerre"(Lénine) va balayer l'Europe. Le mouvement de libération nationale dans les colonies va déployer progressivement des ailes. Le mouvement communiste va s'organiser au sein de la IIIe Internationale conçu comme "le parti mondial de la révolution" selon la formule de l'historien Serge Wolikow.
Et la voix de Jaurès, en ce sombre début de siècle, continue à nous parler. Il lance un avertissement prophétique à la bourgeoisie : "Mais, prenons-y garde, c'est toujours dans la fièvre des guerres extérieures, c'est sous le coup de l'invasion de Brunswick avec les journées de septembre, c'est sous le coup de la guerre de 1870 avec toutes les convulsions de Paris assiégé, c'est en Russie, dans la fièvre de la guerre russo-japonaise, toujours, partout, que toutes les fièvres de guerre extérieure, servant la passion sociale, sont portées par une contingence de guerre au paroxysme même de la violence et ce sont les conservateurs qui devraient désirer le plus le maintien d'une paix dont la rupture amènera le déchaînement des forces désordonnées..."
Comment ne serions nous pas frappés par le sens dialectique des raisonnements de Jaurès "D’une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer ; mais il en peut sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes."
Cinq jours avant son assassinat, il déclarait : "La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible où nous sommes."
Pas "d'union sacrée" en vue, la responsabilité de l'impérialisme français est soulignée par Jaurès.
La haine que suscite Jaurès dans les possédants, les dominants, ne la retrouve-t-on pas dans celle que les médias bourgeois alimentent chaque jour contre la gauche du Monde à Valeurs Actuelles.
Ne serait-il pas temps de leur rappeler à quoi aboutissent ces campagnes de haine ?

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