Antoine Manessis
"Ce qui me gêne dans le monothéisme, comme d'ailleurs chez certains marxistes, c'est le dogmatisme, l'idée que la réponse est donnée à l'avance, une fois pour toutes." (Jean-Pierre Vernant)
Jean-Pierre Vernant fut un grand historien, l'un des plus grands hellénistes, de renommée internationale, un grand Résistant et un homme de gauche exemplaire, un marxiste critique puisqu'authentiquement marxiste. Le marxisme, comme philosophie de l'histoire ayant l'émancipation pour principe, lui fournissait les outils lui permettant de penser la rationalité des changements historiques. Rationaliste farouche, Vernant fut un homme de débat et d’arguments.
Né en 1914, adhérent aux Jeunesses communistes en 1931, il est reçu premier à l'agrégation de philosophie en 1937. Engagé dans la Résistance active dès 1942, il est en 1944 chef des FFI de la région toulousaine. En 1944, il passe au maquis où il devient le "colonel Berthier". Il est commandant des FFI de Haute-Garonne. Il organise la libération de Toulouse et devient chef régional des FFI en remplacement de Ravanel blessé dans un accident.
Jean-Pierre Vernant était compagnon de la Libération. Il adhère au PCF à la Libération. En 1948, il s'oriente vers l'anthropologie de la Grèce ancienne et entre au CNRS. Il expliquera que s'il choisit l’histoire de l’Antiquité, c’était notamment parce qu’il s’agissait là d’un domaine dans lequel le Parti communiste français n’avait pas d’intérêt politique à intervenir, espérant ainsi disposer "d’une liberté d’esprit beaucoup plus grande que s’il travaillait dans le domaine de la vie contemporaine". Il rejeta d’emblée la ligne adoptée sur les questions culturelles à la suite des interventions de Jdanov.
Directeur d'études à l'Ecole des hautes études à partir de 1958, il crée en 1964 le Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes. De 1975 à 1984, il occupe au Collège de France la chaire des études comparées des religions antiques. Docteur honoris causa des universités de Chicago, Bristol, Brno, Naples et Oxford, Vernant, grand savant, a obtenu en 1984 la médaille d'or du CNRS.
Dès 1956, au sein du parti, il est "oppositionnel" favorable à la ligne suivie par le Parti communiste italien et participe à des journaux comme L'Etincelle ou Voies nouvelles.
En 1960, il signe le Manifeste des 121 en faveur de l'insoumission à la guerre d'Algérie. Ce qui lui valut de vifs échanges avec les instances communistes. Il milite pour l'indépendance de l'Algérie. Il s'engage fortement dans la lutte contre le colonialisme qu'il considère comme la poursuite du combat anti-fasciste.
En 1965-1966, il participa à la formation du mouvement intellectuel de lutte contre la politique américaine au Vietnam.
En mai 1968, encore, il signa, avec une trentaine d’intellectuels communistes une lettre collective, appelant à l’ouverture du dialogue avec les étudiants. Fin 1969, la nomination de Georges Marchais à la tête du PCF (comme secrétaire général adjoint) entraîna son départ du PCF, dont il fut officiellement exclu en 1970.
En 1979, il fait partie des 34 signataires de la déclaration rédigée par son ami Pierre Vidal-Naquet pour dénoncer et démonter les mensonges des négationnistes qu'ils appellent les "assassins de la mémoire".
À propos de l'URSS, qu'il connait bien, il racontera que "Quand arrivent les grands procès, je ne crois pas du tout que Boukharine et les autres soient des agents de l'Allemagne ou des Etats-Unis, mais je me dis que les Soviétiques, dans la situation où ils se trouvent, ne peuvent pas se permettre d'avoir deux lignes et que, si Staline avait perdu, il aurait lui aussi été exécuté." Il déclare qu'il considéra vers le milieu des années 1960 "qu'il n'y a aucune force susceptible de faire bouger cette espèce de société à l'ère glaciaire".
S'il quitte le parti communiste en 1969, il conserve un esprit militant. Il déclare "contrairement à ce qu'ont affirmé certains, l'histoire ne s'est pas arrêtée avec la chute du mur de Berlin."
Jean-Pierre Vernant nous rappelle qu'on ne peut reconnaître comme vrai que ce qui est objet de débat librement contradictoire. Et plus largement si la démocratie implique le libre débat, elle est intrinsèquement agonistique. Que la bourgeoisie nie cela est dans sa nature de classe puisqu'elle veut camoufler le moteur de l'histoire. Mais que des gens qui se prétendent marxistes ne comprennent pas que le socialisme a pour vocation de parfaire la démocratie et donc d'assumer la contradiction est pour le moins affligeant, une régression pré-hegelienne.
Vernant entendait réaffirmer, au sein du monde communiste, que la discussion et la confrontation des idées sont constitutives de la pensée rationnelle et montrer ainsi la nécessité d’ouvrir un espace de débat afin de sortir le communisme d’une pensée mythique. Il travaillait à promouvoir un marxisme ouvert, en dialogue avec les renouvellements en cours dans les sciences sociales.
Il réaffirma aussi à maintes reprises "les idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle".

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