jeudi 21 septembre 2023

Lampedusa : la normalisation de l’inhumanité

Antoine Manessis

Près de 8.000 migrants ont atteint l'île de Lampedusa, dans le sud de l'Italie.

Les médias, à la recherche constante de ce qui est le plus anxiogène pour leurs usagers, nous présentent les images de façon qu'elles confortent les délires mensongers, imbéciles et criminels des néo-fascismes.

La droite sans identité politique et sans honneur (ce n'est pas franchement nouveau), utilise les mêmes mots que l'extrême-droite : Eric Ciotti, président des LR, déclare sans honte "la France est déjà confrontée à une forme de submersion migratoire". Le même terme que Le Pen, Salvini et toute la pègre néo-fasciste.

Quelle submersion ? Tout les chiffres disent le contraire. En trois mois, l'an dernier, l'Europe a accueilli quatre millions d'Ukrainiens sans que personne ne crie à l'invasion migratoire. Là, on dit "submersion" pour quelques milliers de personnes (8.000), c'est absurde et objectivement criminel. 

Ce qui est en jeu, c'est l'exploitation, l'instrumentalisation du racisme et de l'ignorance. Expliquer que c'est le capitalisme qui est responsable des malheurs des humains semble plus difficile à faire comprendre qu'en s'en prenant aux plus pauvres, si possible dotés d'une couleur de peau différente, de signes "ostentatoires" de différence et, idéalement, d'une religion différente. On agite tout ça avec une bonne dose d'images et de références issues du colonialisme,  une bonne rasade de suprématie blanche et on obtient une boue brune qui recouvre toutes traces de la raison et même du coeur.

Un ministre de l'Education nationale qui ne trouve rien à faire d'autre quand l'école coule, qu'on ne trouve plus de profs, que d'interdire un vêtement dont on n'a rien à faire, alimentant le racisme et l'islamophobie.

Un ministre de l'intérieur qui reproche aux fachos d'être trop mous et nous promet un 22e loi immigration allant plus loin dans "la fermeté", autrement dit dans la copie du programme du RN.

Un président de la République qui orchestre toute cette répugnante opération qui a déjà permis au RN d'obtenir 89 députés à l'Assemblée nationale et qui tente d'amalgamer la gauche de gauche au RN, brisant ainsi tout espoir de stopper la résistible progression du néo-fascisme.

Pour revenir à Lampedusa, les racistes qui attendent des miracles de la fermeture des frontières et des promesses des néo-fascsites, devraient s'interroger sur l'efficacité de la politique de Giorgia Meloni. Ses gesticulations anti-UE et sa volonté de faire de l'Italie une zone " Migrantfrei* " ont fait pschitt. Maintenant elle fait des courbettes à von der Layen qui est passée dimanche à Lampedusa (pourquoi faire ?) et qui a déclaré "L'immigration irrégulière est un défi européen qui a besoin d'une réponse européenne." Outre que cela ne veut pas dire grand chose, on devine toujours le même schéma : la criminalisation de la migration et l'Europe vue comme une forteresse blanche et chrétienne.

Quant à Gérald Darmanin, il se rend à Rome sans doute pour trouver l'inspiration auprès des fachos de Fratelli d'Italia et heureux que nous ressemblions bientôt à la Hongrie de Victor Orban.

Marine Le Pen est allé aussi en Italie tenir meeting avec le leader de la Ligue fasciste Matteo Salvini et ils ont éructé ensemble contre la "submersion migratoire". Or l'Italie a "accueilli" près de 130.000 migrants depuis janvier mais aussi 167.000 Ukrainiens. Ceux-ci blancs, catholiques et otanophiles ne semblent par faire partie de la vague submersive. Ajoutons à cela que la Turquie accueille 3,6 millions de personnes et l'Iran plus de trois millions. Une vaguelette du coup ? Quant aux demandes d'asile l'Italie en a reçu 84.000 en 2022 contre 244.000 en Allemagne...Vaguelette ?

Le solde migratoire (le rapport entre les immigrés qui arrivent en France et ceux qui repartent) démontre que la "submersion migratoire" est un mensonge sciemment propagé : en 2006 ils étaient 163.000 et en 2020 il étaient 169.000... Vaguelette ?

Ciotti, qui doit vouloir gagner le prix de l'abjection politique, a déclaré a propos des migrants : "Plutôt que de les répartir, ils doivent repartir dans leurs pays d'origine." Son collègue LR, Bruneau Retaillaud, "pense que le sort de l'Europe se joue à Lampedusa". Pourquoi de telles stupidités direz-vous ? Mais parce que les élections européennes approchent et que les droites sont engagées dans une course à l'échalote derrière le RN.

Son président Jordan Bardella propose de déclarer que "la France doit déclarer qu’elle n’est plus un pays d’immigration". C'est pourtant simple. On se demande quelles énormités nous allons encore entendre d'ici juin 2024, date des Européennes.

"Front populaire", le mal nommé  journal souverainiste et d'extrême-droite de Michel Onfray, se paye le luxe de faire passer les migrants pour responsables des salaires de misère en France ! "Qu'il s'agisse de la migration intra-européenne ou extra-européenne, cette immigration est, de fait, antisociale" écrit le journal qui ajoute "Meloni se trouve désormais prise au piège de l’Europe maastrichtienne". Comme si le capital et ses fondés de pouvoir (Méloni ou Macron ou Sunak) avaient besoin des migrants et de l'UE pour tirer les salaires des travailleurs vers le bas ! Décidémment le souverainisme est une vaste escroquerie.

Face à ce ramassis d'odieux individus, la parole du pape François est une bouffée d'oxygène "Migrer devrait être un choix libre" a-t-il déclaré. Un autre prêtre a dénoncé une "normalisation de l’inhumanité". La formule saisissante est absolument juste. 

Cela rappelle combien, avant la Première et la Deuxième guerre mondiale, l'Europe fut indifférente aux crimes du colonialisme pendant des décennies, y compris les génocides qu'il a commis, à l'exception des cercles anti-colonialistes, les communistes en première ligne. C'est cette indifférence qui a préparé le terrain et a permis aux fascistes de massacrer les Ethiopiens, aux militaristes japonais d'exterminer Nankin et aux nazis d'accomplir leurs forfaits au sein de l'Europe. Prenons garde que nos comportements à l'égard des migrants ne reviennent comme des boomerangs ravager notre zone de très relative prospérité. Personne ne pourra dire qu'il est  innocent, qu'il ne savait pas. On égorge aussi les autruches.

La gauche tente de mettre un peu de raison dans cette submersion de mensonges

Jean-Luc Mélenchon rappelle que "La plupart des pays d’Europe ont besoin de l’immigration et qu'il faut qu’on s’y mette tous" pour accueillir les migrants. Il promet une vague massive de régularisation s'il parvenait aux responsabilités.

Sandrine Rousseau déclare justement "Présenter l’arrivée des personnes migrantes de Lampedusa sous forme de crise est déjà un traitement politique xénophobe."

On voudrait dire aux responsables de la gauche d'être offensifs et de ne rien céder aux droites sur ce terrain. N'ayons pas peur.

 * Allusion aux zones "Judenfrei", est un terme allemand employé sous le Troisième Reich, pendant la Shoah, pour signifier qu'un endroit est "libre de Juifs", débarrassé des juifs. On sait l'horreur absolue qui se cachait derrière ce terme. 

Antoine Manessis

Aucun commentaire: