jeudi 21 septembre 2023

Luciole (2)

Gaëtan Pelletier

Le village dans lequel je suis né ressemblait à tous les villages du monde : il y avait des habitants, des querelles, et tout le monde pouvait mettre un prénom sur ses voisins du bout du village.

Le village  était planté en pleine forêt. Une forêt s’étendant  à l’infini. Mais ce n’était que l’infini de nos regards.  Il y avait tellement d’arbres  qu’en levant les yeux vers  l’horizon, au soir , le soleil semblait porté par  un nid de bouleaux, d’érables et de cèdres qui se dressait  pour le soutenir tout doucement dans sa  descente vers l’Ouest.   L’hiver  les  feuillus se reposaient laissant aux résineux le soin de fabriquer de l’oxygène.   On pouvait compter quatre ou  cinq  rivières traversant ou entourant le village. L’eau était si belle que je m’y suis baigné pendant des années.  On pouvait même la boire sans être malade.  Les  forêts entourant le village était habités d’êtres vivants qui servaient de nourriture aux pauvres du village. Lièvre,  perdrix et  cerfs se  trouvaient partout, nombreux et généreux du don de leur vie.

Du haut des airs, le village ressemblait  à  un tout petit nid. Les gens l’avaient construit après avoir défriché  les terres au début du 20ième siècle. Les hivers étaient longs et  les étés courts. Les hommes travaillaient dans les champs l’été et dans les bois l’hiver. Tout l’hiver.  Ils ne revenaient souvent à la maison que pour faire des enfants. D’autres étaient des artisans qui fabriquaient des maisons pour mettre les habitants à l’abri pendant que certains  pétrissaient le pain  pour nourrir les voisins et les voisins des voisins. À la boulangerie, on fabriquait des gâteaux et des tartes. Quand les gâteaux étaient brisés, on vendait les morceaux à rabais dans des boîtes-trésor, aux couleurs vives et remplies de surprises.

L’ère industrielle débuta. Et  ce fut presque la fin des terres gratuites, de la vie lente et amusante,   bien que   pauvre.  On disait qu’à partir de là, la vie serait meilleure et non soumise aux humeurs  de mère Nature. Une nouvelle religion était née.

Et les hommes commencèrent à applaudir et à s’applaudir entre eux. Ils se crurent délivrés de la nature ardente et généreuse,  parfois capricieuse.  Alors, les gens  se soumirent aux plans des hommes à cravates qui leur garantiraient trois repas par jour  aux heures dictées.

Au début, toutes les maisons étaient en  bois, aux façades   brûlées par le soleil des étés  torrides.  Puis, peu à peu, avec le temps, les couleurs apparurent. On aurait dit qu’elles suivaient les développements de la photographie qui était passée à la couleur.  Les routes étaient grises de gravelle pour boueuses aux printemps et aux jours de pluie.  Mais cela changea un peu avant que j’arrive dans cette vie : les rues furent  asphaltées pour les besoins de Miss Auto qui devenait de plus en plus rapide et exigeante. Ils entaillèrent la forêt pour tracer des routes.

Et le village grandit. Ma grand-mère maternelle mit au monde,  de par sa porte énigmatique, dix-sept âmes.  Douze  survécurent  à la naissance. L’Église  catholique contrôlait tout. Les femmes se virent confier la mission de  fabriquer des âmes pour la gloire de Dieu. Si, dans certaines tribus, on offrait des enfants pour contrer la colère de Dieu, dans mon village on enfermait la liberté en brûlant des vies. Dans notre petit jardin de vie, ils nous portaient à bout de bras un être hideux, charbonneux, qui nous attendait dans un grand supplice de feu pour l’éternité, sans se consumer. J’ignorais ce que ça signifiait mais un jour ma mère s’est brûlé deux doigts en manipulant des chaudrons. Puis une infection l’affecta. Alors, dans le village, une nouvelle expression est née : « Elle est passée à deux doigts de la mort ».

À part la culture de la pomme de terre, du navet et des carottes pour l’hiver, on cultivait la peur. Et la peur poussait en nous.  Peur de flamber en enfer  comme avait  flambé, à l’automne, la boulangerie et tous les gâteaux et les tartes qu’elle contenait. Il  n’y avait qu’un pompier sur lequel, disait-on, il fallait se fier : le curé. Mais celui-ci nous mis en garde : « L’enfer, c’est comme de millions de boulangeries en feu ».

Et là, je n’osais imaginer le nombre de gâteaux et de tartes que nous pouvions perdre.

Gaëtan Pelletier

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