Gaëtan Pelletier
Mon père savait à peine écrire.
Chaque mot était un mot-croisé et chaque phrase un voyage lent et pénible. Il n’était pas allé à l’école pour bien écrire ni à l’école de l’humour pour être drôle. Non. Mais il était drôle, sarcastique, caustique et savait jouer avec les mots et inventer des histoires.
Pourtant, papa aimait les mots. Un jour, il m’a dit : « J’aurais aimé ça que tu sois avocat ». Il était fasciné par les avocats. La plupart des politiciens étaient des avocats. Tout le monde sait qu’il y a du venin et de la nourriture dans les mots. Il n’en connaissait, je crois, que le venin. Il aurait aimé écraser des ennemis avec des mots. Mais il préférait ce bon vieux coup de poing. Il faisait de l’humour pour plaire, se faire aimer, et étrangler son angoisse profonde. Il réussissait. Du moins en partie. C’était un artiste, un anxieux qui avait deux psys pour traiter son malaise : le gin et la bière. Quand l’alcool avec coloré ses veines, il imitait mes oncles irlandais qui, eux aussi, avaient les mêmes psys. Ils en perdaient leur français déjà fragile. L’alcool était une sorte de gomme à effacer les mots de la langue seconde d’un de mes oncles dont les mâchoires faiblissaient à mesure qu’il buvait. Quand il parlait français, sous l’effet de cet élixir, ses mots se gaufraient, se déformaient et son langage devenait décalé, à peine audible. On aurait dit le ruban usé d’un magnétophone ou une future chanson des Beatles.
Mon premier souvenir remonte à l’âge de 4 ou 5 ans, alors que mon père exerçait le métier de barbier. Une énorme chaise en cuir accaparait une grande place dans le petit appartement dans lequel nous logions. Le genre de chaise de barbier en cuir gaufré pareille à celles sur lesquelles on assassinait les gangsters du temps d’Al Capone.
Le plancher était recouvert de poils que l’on balayait sans cesse, mais qui paraissaient revenir toujours. Il y avait des cheveux et de la barbe de presque tous les hommes du village. J’ignorais pourquoi ils revenaient à tous les mois. J’étais trop jeune pour savoir que les cheveux et la barbe poussent. Aujourd’hui, dans notre monde, on nomme cela de l’énergie renouvelable. Comme le vent, les marées, les arbres et la bêtise humaine. En effet, le poil humain ne cesse de revenir, même chez les chauves.
Chez les chauves il se déplace ailleurs sur le corps. Ils sont souvent parés de collets de fourrures sur le buste ou au dos.

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