vendredi 22 septembre 2023

Lucioles ( 3)

Gaëtan Pelletier

Mon père  savait à peine écrire. 

Chaque mot était un mot-croisé et chaque phrase un voyage lent et pénible. Il n’était pas  allé à l’école pour bien écrire ni à l’école de l’humour pour être drôle.  Non. Mais il était drôle, sarcastique, caustique et savait  jouer avec les mots et inventer des histoires.

Pourtant, papa aimait les mots.  Un jour, il m’a dit : « J’aurais aimé ça que tu sois avocat ». Il était fasciné par les avocats. La  plupart des politiciens étaient des avocats. Tout le monde sait qu’il y a du venin  et de la nourriture dans les mots. Il n’en connaissait, je crois,  que le venin. Il aurait aimé écraser des ennemis avec des mots. Mais il préférait ce  bon vieux   coup de poing. Il faisait de l’humour pour plaire, se faire aimer, et étrangler son angoisse profonde. Il réussissait. Du moins en partie.  C’était un artiste, un anxieux  qui avait deux psys pour traiter son malaise : le gin et la bière. Quand l’alcool avec coloré ses veines,  il  imitait mes oncles irlandais qui, eux aussi, avaient les mêmes psys.  Ils en perdaient leur français déjà fragile. L’alcool était une sorte de  gomme à effacer les mots de la  langue seconde d’un de mes oncles dont les mâchoires  faiblissaient à mesure qu’il buvait.  Quand il parlait français, sous l’effet de cet élixir, ses  mots se gaufraient, se déformaient et son langage devenait   décalé,  à peine audible.   On aurait dit le  ruban usé  d’un magnétophone ou une future chanson des Beatles.

Mon premier souvenir remonte à l’âge de  4 ou 5 ans,  alors que mon père exerçait le métier de barbier. Une énorme chaise  en  cuir accaparait une grande place dans le petit appartement dans lequel nous logions.  Le genre  de chaise de barbier  en   cuir gaufré pareille à celles sur lesquelles on assassinait les gangsters du temps d’Al Capone.

Le plancher était recouvert de poils que l’on balayait  sans cesse, mais qui paraissaient revenir toujours. Il y avait des cheveux et de la barbe de presque tous les hommes du village. J’ignorais pourquoi ils revenaient à tous les mois. J’étais trop jeune pour savoir que les cheveux et la barbe poussent.  Aujourd’hui, dans notre monde, on nomme cela de l’énergie renouvelable. Comme le vent, les marées, les arbres et la bêtise humaine. En effet, le poil humain ne cesse de revenir, même chez les chauves. 

Chez les chauves il se déplace ailleurs sur le corps. Ils sont souvent parés de collets de fourrures sur le buste ou au dos.

Gaëtan Pelletier

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