Gaëtan Pelletier
En face de la maison, on pouvait voir une grange, des vaches, et un grand type qui marchait lentement, duquel émanaient des odeurs de fumiers.
Il travaillait tout le temps, même le dimanche. Du matin jusqu’ au soir. On pouvait apercevoir sa silhouette traversant les champs à l’heure où le soleil descendait à l’Ouest. Il était doté de mains énormes à force de tirer sur les pis des bêtes ou de manipuler des outils lourds qui déchiraient les sols. C’était sa gym quotidienne. Les vaches, elles, broutaient, et compostaient sans le savoir. Plus tard, les hommes découvrirent que les pets de vaches – mais surtout les rots –, produisaient des GES. Au lieu de se débarrasser des autos, les hommes cherchèrent le moyen de se débarrasser des vaches. Sur le terrain entourant la grange, il y avait des bouses partout et, quand il pleuvait, le champ se transformait en terrain bourbeux dans lequel marchait le fermier avec de grosses bottes de caoutchouc. Les vaches, elles, n’avaient pas de bottes. Mais elles se débrouillaient mieux que le fermier. Quand le fermier glissait et tombait, il disait toujours le mot de la matière sur laquelle il était tombé. Mais je crois maintenant que c’était du théâtre.
Un jour, l’éleveur de vaches dit : « Je suis le plus utile des hommes : je nourris le cerveau du politicien, du savant, de l’avocat et de tout le monde ». Il l’avait dit avec un grand sourire, comme pour se moquer de quelqu’un. À l’époque je n’ai pas compris ce que disait le vacher. Ça m’a pris bien des pousses de fleurs dans les pommiers pour en saisir le sens. Je crois qu’il considérait les vaches plus intelligentes que les hommes. Et il détestait la politique. Mais, avant tout, il détestait la guerre : son cousin était revenu de la guerre en Europe comme un meuble IKEA, tout brisé, difficile à reconstruire. Toute sa vie il arpenta le village avec une canne.
Quelques années plus tard mourut celui qui avait nourri les gens du village. On dit qu’à tous les jours, jusqu’à la fin de « son temps », le dos voûté par le travail et ayant perdu sa femme, il allait au cimetière et priait. Mais de temps en temps il se souvenait d’avoir glissé dans la bouse de vache.
Puis vint son tour de partir vers cet ailleurs inconnu. Tous les gens du village le connaissaient. Et il était de mise d’aller au corps se recueillir devant le cercueil. Un cercueil que l’on plaçait dans une des pièces de la maison, car il n’y avait pas de salon funéraire. Les gens se recueillirent et récitèrent des chapelets en entier. Mon père refusa d’y aller : la mort l’effrayait.
Alors, ma mère m’y emmena, car sa maison était voisine de notre appartement.

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