Antoine Manessis
Si le texte était voté en l'état, ce serait sous prétexte de motivations aussi floues et flottantes que le "non respect des principes républicains" ou de "menace pesant sur l'ordre public" :
- la fin du renouvellement automatique de certains titres de séjour,
- la possibilité de supprimer le titre de séjour, voire d'expulser toute personne étrangère sur simple décision administrative, à la discrétion des préfets.
Les droits des étrangers·ères en général seraient fortement restreints et aucune solution acceptable ne serait apportée à la situation des milliers de personnes sans-papiers, en particulier grâce à leur régularisation. En revanche, les dispositifs disponibles pour les précariser, les réprimer et les expulser seraient, eux, renforcés.
- L'aide médicale d'état (AME) pour les personnes sans-papiers serait transformée en aide médicale d'urgence et donc supprimée pour l'immense majorité des soins.
- Le délit de séjour irrégulier (aboli en 2012) serait rétabli et passible de 3750 € d'amende.
- Des quotas migratoires devraient être votés par le Parlement tous les 3 ans pour fixer le nombre d'étrangers·ères admis·es à s'installer en France (hors demandeurs d'asile) : c'est une façon d'exclure de toute possibilité de régularisation des milliers de personnes qui pourraient l'être.
- La durée du séjour ouvrant droit au regroupement familial passerait de 18 à 24 mois.
- L'accès aux cartes de séjour et de résident pour les conjoint.es de français·e et les parents d'enfants français serait restreint.
- Les étudiants·es qui effectueraient leur premier séjour en France seraient contraints·es d'avoir une somme d'argent comme "caution de retour".
- Le droit aux allocations familiales et à l'aide personnalisée au logement (APL) serait conditionné à 5 ans de séjour régulier.
- L'accès à la nationalité française pour les conjoints·es de français·es serait conditionné à un niveau de français plus élevé qu'auparavant.
- L'acquisition automatique de la nationalité à leur majorité pour les enfants nés en France de parents étrangers serait supprimée.
- Le délai de résidence pour demander la naturalisation passerait de 5 à 10 ans de séjour régulier. Et bien d'autres mesures toutes plus inhumaines et restrictives des droits les unes que les autres. D'autres politiques sont possibles basées sur l'accueil, le respect et l'égalité des droits. C'est possible quand les responsables politiques le décident comme on l'a vu avec les réfugié·es ukrainien·nes. (source:CGT)
La connotation raciste, islamophobe et de classe de ce projet de loi est évidente. Son but électoral aussi : il s'agit de regrouper la droite. En effet, pour le premier tour des présidentielles, il faudra aux candidats des droites être celui qui rassemble au maximum son camp. Or on sait que l'immigration n'est une question importante que pour la frange la plus droitière de l'électorat. Pour celui de Reconquête et du RN c'est une question prioritaire. Ensuite, plus on va à gauche, plus cette question devient mineure.
D'ailleurs il est notable que, lorsqu'on prend la totalité des sondés, la question des immigrés arrive loin derrière le salaire, les prix, la santé, l'éducation, les services publics...malgré les campagnes politiques et médiatiques xénophobes et racistes.
Si Darmanin se bat avec autant de rage pour sa loi immigration (il y en a une tous les 2 ans en moyenne depuis plus de trente ans) c'est qu'il espère ainsi prendre une longueur d'avance sur ses concurrents de droite. C'est pourquoi il est prêt pour cela à faire beaucoup de concessions à la droite LR.
Mais celle-ci a compris le danger et résiste à la tentation d'une victoire à la Pyrrhus avec une loi qui reprendrait ses propositions. Car son objectif principal reste l'Elysée.
En revanche sa stratégie qui consiste à faire de l'immigration l'alpha et l'omega de son positionnement politique est vouée, selon nous, à l'échec. Le RN a l'antériorité sur cette thématique et, par nature idéologique, ne peut pas être concurrencée sur ce terrain. Il sera toujours l'original. On se souvient, pour certains d'entre nous, des affiches du FN "3 million d'immigrés=3 millions de chômeurs". Elles-mêmes reprises des affiches nazies faisant le rapport, évidemment tout aussi fantasmatique, entre le nombre de juifs et celui des chômeurs.
Mais Darmanin est aussi face à une grosse contradiction : il a la même stratégie que LR et se trouve donc en concurrence avec le parti de droite mais il a, en même temps, besoin de son soutien à l'Assemblée pour que sa loi inique passe sans 49.3.
Pendant ce temps Marine Le Pen assiste à cette course à l'échalote vers l'extrême-droite qui ne fait que légitimer et conforter sa position. Plus gravement c'est tout le spectre politique qui se déporte à droite depuis cette question qui, en fait, ne se pose pas.
Du point de vue humain, économique, démographique, culturel, "la créolisation", l'hybridation et les "valeurs de la République" - Liberté (de circuler et de s'installer), Egalité (avec les mêmes droits et les mêmes devoirs entre immigrés et "nationaux", ce qui évite le "dumping social" des patrons), Fraternité (entre prolétaires de tous les pays) - sont la seule perspective recevable pour les gens qui choisissent la civilisation contre la guerre des races.
Que l'on médite cette magnifique pensée du communiste juif égyptien Chéhata Haroun* "Je suis égyptien lorsque les Égyptiens sont opprimés. Je suis noir lorsque les Noirs sont opprimés. Je suis juif lorsque les Juifs sont opprimés et je suis palestinien lorsque les Palestiniens sont opprimés."
C'est la seule attitude digne.
* Le Centre de propagande des républicains nationaux est une organisation politique française de la droite qui avait pour but de donner aux formations de la droite parlementaire un soutien tactique et logistique en vue de remporter les échéances électorales. Le Centre s'est particulièrement illustré dans la création d'affiches antisocialistes et anticommunistes.
* Cité par Joseph Andras dans sa chronique dans le magazine Frustrations.

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