mercredi 21 février 2024

Le beurre ou les canons

 Antoine Manessis

Göring a déclaré dans un discours à Hambourg : "Le minerai de fer a rendu le Reich fort. Le beurre et le saindoux ont, tout au plus, fait grossir les gens".

Emmanuel Macron a annoncé, le 16 février, à l'occasion de sa rencontre à Paris avec le président ukrainien Vladimir Zelenski que la France s'engage à fournir en 2024 "jusqu'à 3 milliards d'euros d'aide militaire supplémentaire" à Kiev. Cela après un soutien qu'elle chiffre officiellement à 1,7 milliard en 2022 et 2,1 milliards en 2023.

La France "soutient" l'adhésion de Kiev à l'Union européenne et "l'interopérabilité avec l'Otan". La France confirme que la future adhésion de l'Ukraine à l'Otan constituerait "une contribution utile à la paix et à la stabilité en Europe." Incroyable mais vrai.

3 milliards d'armes pour que la guerre inter-impérialiste se poursuive avec son cortège de morts et de misère. Le très macroniste quotidien Le Monde remarque que Macron promet "sans préciser comment il allait financer sa promesse", comme d'habitude. Mais nous avons une piste pour répondre à la remarque du journal.

Bruno Lemaire, notre fringuant ministre en col roulé chargé de l’Economie et des Finances, a annoncé ce dimanche 18 février un plan d’austérité, accompagné d'une baisse des prévisions de croissance. L’aide à la rénovation des bâtiments, pourtant une priorité affichée, devrait être "rabotée", alors que toutes les parties prenantes trouvaient que ce qui était prévu était très en deçà des besoins.

Par ailleurs, Lemaire a annoncé un plan de 10 milliards d’euros d’économies. Par l'annulation de politiques publiques. En clair ça veut dire moins de fric pour la Santé, l'école, l'Université et la recherche...le fonctionnement de l'Etat. On fait une rallonge de trois milliards d'armes en cadeau à l'Ukraine, mais on augmente les médicaments. Cherchez l'erreur.

Bref, 3 milliards de plus en engins de mort pour l'Ukraine et moins de service publics et de solidarité sociale en France.

Et, c'est à souligner, une réduction de l’aide publique au développement de 800 millions d’euros : ben, oui, il vaut mieux donner l'argent de vos impôts pour des chars et des canons plutôt que pour des écoles et des hôpitaux en France ou dans les pays pauvres.

On le sait nous sommes accablés d'un exécutif particulièrement "buisness friendly". Ainsi il double la franchise médicale - le reste à charge pour les patients lors de l’achat de médicaments remboursés - comme si on achetait des antibiotiques ou du paracétamol pour se régaler devant une série TV. Mais il offre 3 milliards aux Ukrainiens pour qu'ils meurent broyés par les intérêts géostratégiques des Impérialistes de l'OTAN et de la Russie.

Et puis il y a les affaires de "nos" marchands d'avions, de canons... : le ministre français des armées n'a-t-il pas assuré, en septembre 2023 lors d'un voyage à Kiev avec une bande d'industriels de l'armement, dans un moment de franchise ou un excès de vodka, que la guerre en Ukraine offrait des  "opportunités pour les industries françaises d'armement" ?

Notons enfin, pour avoir mauvais esprit jusqu'au bout, qu'il nous semble que la gauche est assez peu vaillante sur ce sujet. Est-ce la trouille d'être traité d'agent du Kremlin, de goulaguistes invétérés qui rend nos partis de gauche si timides ? Couverts d'insultes, d'amalgames, de calomnies, on peut comprendre qu'il y ait des hésitations à la gauche de gauche. L'atlantisme des sociaux-démocrates et des Verts peut aussi expliquer pour une autre part le refus de condamner l'armement de l'Ukraine. 

Pourtant trois choses nous paraissent évidentes.

Premièrement, si les occidentaux mettaient la même énergie à pousser l'Ukraine et la Russie vers des négociations de paix que celle qu'ils mettent à fournir des armes, la situation serait sans doute meilleure. On peut le dire.

Deuxièmement, et cela en direction des ours savants et des âmes confuses, dans une guerre entre impérialistes, on ne choisit pas le "bon" impérialisme. Personne, aucun être doué d'un minimum de bon sens, ne peut considérer que Joe Biden vaut mieux que Vladimir Poutine et réciproquement, et que le clown de Kiev, Zelenski, qui a interdit tous les partis de gauche, soit un démocrate. On peut le dire.

Troisièmement, la recherche d'une paix de compromis dans cette configuration, qui n'a rien à voire avec la guerre d'Espagne soit dit en passant, nous paraît être la moins pire des solutions.

Les gouvernements occidentaux et le gouvernement russe ne feront croire à personne qu'ils sont des anges blancs qui punissent les méchants anges noirs, qu'ils sont les défenseurs des agressés. La Palestine démontre l'exacte contraire. Israël a massacré 30.000 enfants, femmes et hommes sans que quiconque n'ose la moindre sanction contre le "boucher de Tel-Aviv". On peut le dire.

De temps en temps, il faut pourtant avoir un peu de courage, on en a pour la Palestine pourquoi pas avec la guerre russo-ukrainienne, parce que le peuple, lui, a déjà compris et châtiera ceux qui n'osent pas dire la vérité maintenant et ceux qui préfèrent les canons (qu'ils vendent) au beurre dont ils privent de plus en plus violemment le populo. Le peuple écoutera et se reconnaitra chez ceux qui diront : négocions avec la Russie pour que le chauffage ne soit pas si cher et utilisons notre argent  pour nous, pas pour l'Ukraine. Or l'extrême-droite est une grande spécialiste en réductionnisme, en essentialisme, du genre "la Corrèze avant le Zambèze". Pour de mauvaises raisons l'extrême-droite peut porter des revendications populaires qu'elle trahit d'ailleurs dès qu'elle accède au pouvoir. Il semble que l'AfD néo-fasciste allemande marque des points grâce à une rhétorique de ce genre en Allemagne.

Attention que les tergiversations et l'embarras des gauches ne donnent un peu plus de grain à moudre à l'extrême-droite

Jamais ne nier les faits car "seule la vérité est révolutionnaire", ni l'action du Hamas le 7 octobre, ni "l'opération spéciale" poutinienne contre l'Ukraine, ni le "risque génocidaire" à Gaza commis par le sionisme fascisé. Mais toujours historiciser et contextualiser pour comprendre. Et ainsi chercher une issue. Si on ne connait pas les causes d'un événement comment combattre ses effets ? Comment éviter leur répétition ? Il ne s'agit pas de tout relativiser mais de saisir les forces en jeu pour peser sur elles et contribuer à définir une résultante la plus conforme possible aux intérêts des peuples.

Joseph Borrel, chef trois plumes de l'UE, avait déclaré en 2022 lors de l'adoption de sanctions contre la Russie "Moscou devra choisir entre le beurre et les canons". Il avait raison, simplement il avait oublié de dire après Moscou, Berlin, Paris, Londres, Rome, Madrid etc...

Antoine Manessis

Aucun commentaire: