Pierre Michel
Tout au long de son long discours de technocrate, Barnier a marché sur des œufs pour satisfaire toutes les forces politiques.
Les quelques gages adressés aux directions syndicales et à la gauche masquent mal le projet austéritaire, sécuritaire et anti-ouvriers du gouvernement le plus fragile de la Vème République.
Alors que ces derniers jours, les déclarations racistes de Bruno Retailleau ont agité le débat public, aiguisant de nouveau des contradictions au sein de l’alliance EPR-LR, Michel Barnier tenait ce mardi son discours de politique générale. Une allocution sans grande surprise, dans lequel le Premier ministre a ménagé la chèvre et le chou, entre langue de bois et lieux communs. Une rhétorique mise évidemment au service d’un projet politique réactionnaire, décliné en cinq « chantiers » : « le niveau de vie des Français », « l’accès à des services publics de qualité », « la sécurité au quotidien », « la maîtrise de l’immigration » et la « fraternité ».
Un projet austéritaire et sécuritaire et des gages pour maintenir le « dialogue »
Sans surprise, Barnier a ouvert son discours en rappelant la priorité de la réduction du déficit. Le « premier remède à la dette, c’est la réduction des dépenses » a-t-il insisté, appelant à « renoncer à l’argent magique, à l’illusion du tout gratuit, à la tentation de tout subventionner ». Une austérité qui ne s’appliquera pas à la répression puisque le Premier ministre a annoncé vouloir « généraliser la méthode expérimentée pendant les Jeux olympiques » sur le terrain sécuritaire, avec l’objectif de mettre en place un large quadrillage policier dans tout le pays, mais aussi durcir la politique pénale par « la création d’une procédure de comparution immédiate pour les mineurs délinquants de plus de 16 ans », poursuivre la « réflexion sur les atténuations de l’excuse de minorité » et la construire de nouvelles places en prison. Des propositions qui vont de pair avec le projet de « rétablir des contrôles à ses propres frontières » et de durcir la politique anti-immigrés.
Tout le reste du discours aura servi à faire passer cette pilule réactionnaire, avec divers gages en direction des directions syndicales ou de la gauche institutionnelle. Insistant sur sa volonté de « compromis » et de « dialogue », Barnier a notamment affirmé l’objectif de demander, exceptionnellement aux grandes entreprises et aux riches « un effort limité dans le temps qui devra être partagé, dans une exigence de justice fiscale ». Des mesures qui témoignent de l’ampleur du problème du déficit pour la bourgeoisie autant que de la nécessité de légitimer l’austérité, accompagnées de vœux pieux sur l’écologie, la démocratie, les droits des femmes, la santé, les services publics ou le logement. Parmi les rares annonces, le report du vote sur le dégel du corps électoral en Kanaky qui vise à canaliser la mobilisation des derniers mois pour éviter la multiplication des fronts de contestation que la répression de l’Etat français n’a pas réussi à briser, alors que les mobilisations en Martinique contre la vie chère inquiète les classes dominantes.
Dans le même sens, Barnier a mis l’accent sur la nécessité d’un retour à la discussion entre « partenaires sociaux », envoyant ainsi des signaux aux directions syndicales, dont certaines comme la CGT appelaient à manifester mardi. Outre une revalorisation anticipée et purement symbolique du SMIC dès novembre à hauteur de 2%, le Premier ministre a ouvert grand la porte au « dialogue social » sur l’assurance-chômage, l’emploi des séniors ou sur des aménagements partiels sur les retraites. Des négociations pour discuter de tout, sauf évidemment de l’âge de départ à la retraite qui menacerait « l’équilibre durable de notre système de retraites par répartition », alors que Barnier compte par ailleurs sur les retraités pour pallier le manque de professeurs et de médecins. Rien que ça !
Un gouvernement fragile, qu’il faudra combattre dans la rue
En définitive, le long discours de Barnier, cherchant à donner des gages à gauche, à droite et à l’extrême-droite de façon laborieuse, a fait apparaître le Premier ministre comme il est : faible mais surtout fébrile. À la tribune, les macronistes et l’extrême-droite ont rapidement rappelé les conditions de leur appui au gouvernement et listé leurs exigences. Championne de l’hypocrisie sur ce terrain, Le Pen a dénoncé « la classe politicienne, regroupée dans une sorte de parti unique » alors que le RN est une pièce maîtresse du soutien au gouvernement EPR-LR désormais au pouvoir. Dans le même temps, pour pousser Barnier dans ses retranchements, elle a exigé une nouvelle loi immigration pour le premier trimestre 2025.
Si le gouvernement est fragile et finira par tomber, il compte bien aller d’ici-là au bout de ses attaques anti-ouvrières et racistes, qu’il a méthodiquement évité d’aborder de façon trop frontale ce mardi. Parmi celles-ci, une baisse du taux de prise en charge des consultations médicales révélée aujourd’hui par Les Échos et une offensive austéritaire brutale contre les services publics. Dans ce cadre, il n’y a aucune confiance à accorder à Barnier, et surtout pas à ses fausses promesses de dialogue. Seule la riposte des travailleurs, de la jeunesse et des classes populaires peut dessiner une issue à la crise, faire reculer le gouvernement sur ses projets réactionnaires et arracher des revendications offensives dans une situation marquée par la crise sociale, économique et tendances à la guerre.
À gauche, aucune force ne semble pour le moment déterminée à travailler à cet objectif. Tandis que la gauche institutionnelle continue de croire aux illusions parlementaires, les directions syndicales ont montré ce mardi les limites de leurs journées de mobilisations a minima, déconnectées de tout plan de bataille. Si la grève interprofessionnelle appelée par la CGT, Solidaires et la FSU a eu un écho très limité, ce n’est pas parce que la colère manque, mais parce qu’il y a besoin d’une stratégie sérieuse si l’on veut unifier notre classe et lui donner confiance dans la possibilité de vaincre.
Pour cela, il y a urgence à exiger un véritable plan de bataille et à discuter du programme à défendre, articulant revendications sociales urgentes et lutte contre l’autoritarisme.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire