Roxane Sinigaglia
Bernard Arnault ne veut pas de Premier ministre de gauche, pas de hausses d’impôts et il s’assure que Macron enregistre. Une enquête du Nouvel Obs rappelle les liaisons intimes entre les capitalistes et un gouvernement à leur service, surtout au moment d'imposer l’austérité aux classes populaires.
Dans une enquête publiée le 30 octobre, le Nouvel Obs brosse le tableau de l’influence de Bernard Arnault, patron de LVMH et un des hommes les plus riches du monde (170 milliards, l’équivalent du PIB du Koweït ou de l’Ukraine !), auprès de Macron et de l’ensemble du champ politique.
« Il faut à tout prix éviter un Premier ministre de gauche » exigeait Bernard Arnault auprès d’Emmanuel Macron et de Nicolas Sarkozy cet été, notamment lors de dîners de vacances entre amis sur la Côte-d’Azur. Macron hésitait entre plusieurs noms pour succéder à Gabriel Attal. L’homme le plus riche de France n’a pas arrêté de plaider pour la nomination d’un Premier ministre de droite, même après que l’option Lucie Castets, énarque proche du PS, pourtant loin d’incarner une rupture à la macronie, ait été définitivement rejetée par le président, fin juillet. Bernard Arnault aurait bien vu Gérald Darmanin au poste. Cela fait un an que l’ancien chef des flics qui se fait passer pour un ami des classes populaires est le candidat favori du milliardaire.
Une fois Michel Barnier nommé à Matignon, Bernard Arnault, porte-voix des capitalistes français et internationaux, n’a pas non plus manqué d’afficher son mécontentement face à certaines annonces du nouveau Premier ministre. Le coup de com’ de Barnier évoquant des mesures de « justice fiscale » pour justifier le budget austéritaire pour 2025 a « ulcéré » le multi-milliardiaire, selon le Nouvel Obs.
Pour mettre la pression sur le gouvernement concernant les hausses d’impôts des plus riches, Bernard Arnault mobilise sa garde rapprochée. Sa femme, Hélène Mercier-Arnault s’entretient avec son amie Brigitte Macron qu’elle rencontre régulièrement. Le secrétaire général du groupe LVMH, aussi conseiller départemental du Parti Socialiste, avertit Laurent Saint-Martin, ministre du Budget. D’autres personnalités de ce petit monde des affaires et de la politique font passer le message à Michel Barnier, comme Nicolas Bazire, témoin de mariage de Nicolas Sarkozy, ancien membre de la Cour des Comptes et membre du comité exécutif de LVMH. La ligne rouge est claire, et Barnier n’a de toute façon jamais eu envie de la franchir. La communication du chef du gouvernement insiste désormais sur le caractère passager de potentielles hausses d’impôts.
Le patron de la multinationale qui a réalisé 15 milliards d’euros de bénéfices nets en 2023 n’hésite pas à utiliser son influence pour s’assurer que le patronat ne sera concerné qu’en surface par les attaques austéritaires que prévoit le gouvernement, et que ce sont bien les travailleurs qui paieront la crise.
La fortune et l’influence de Bernard Arnault lui servent également à mettre la pression aux journalistes qui écrivent sur lui (quand il n’est pas déjà propriétaire du média en question !), sur la justice pour freiner les enquêtes du fisc, ou encore à ce que des ministres interviennent en personne pour faciliter l’achat et la revente de filiales de luxe, à l’image de Jean-Yves le Drian, baron socialiste devenu ministre des Affaires Etrangères de Macron de 2017 à 2022 et qui est intervenu personnellement en faveur du milliardaire. Belle solidarité de classe ! Alors, quand ses amis au gouvernement ne se plient pas en 12 pour lui plaire, Bernard Arnault se met en colère.
C’est le cas lorsque les macronistes passent un deal avec François Ruffin en se désistant au profit du candidat du NFP qui risquait de perdre son siège face à un député RN. Ruffin a été élu de justesse et gardé son siège, le NFP a permis à Darmanin et à Borne d’être élus en faisant de même. Impardonnable pour Bernard Arnault qui est prêt à tout pour éliminer le journaliste-député contre qui il est en guerre ouverte depuis la sortie du film Merci Patron ! en 2016. Ce film illustrait notamment la dévastation de territoires entiers du Nord de la France à la suite des fermetures d’usines décidées par Bernard Arnault. En 2021, LVMH avait payé 10 millions d’euros d’amende pour éviter des poursuites de Ruffin, qui accusait la multinationale de l’avoir espionné pendant trois ans. Comme le révèle le Nouvel Obs, Emmanuel Macron a dû s’expliquer et se dédouaner auprès de son maître d’avoir sauvé le siège de François Ruffin.
Au-delà de Macron, c’est toute la classe politique qui répond au doigt et à l’œil au plus grand capitaliste de France, le vrai maître du pays. Le Nouvel Obs rappelle ainsi que le bureau de Bernard Arnault est devenu, depuis 2017 et l’élection de Macron, un « passage obligé pour tout jeune ambitieux ». Le multimilliardaire a vu passer dans son bureau tous les futurs ministres, Gabriel Attal, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu etc. Mais c’est aussi la maire de Paris, Anne Hidalgo (Parti Socialiste) qui déjeune également régulièrement avec le milliardaire. Il n’y avait donc vraiment pas de quoi avoir peur de Lucie Castets, nommée à la tête de la direction financière de Paris par cette même Anne Hidalgo !
Encensé par Macron comme étant un « alliage unique de talent insensé, de pudeur extrême, de sensibilité infinie et de patriotisme », Bernard Arnault rappelle à quel point, dans une démocratie des riches, le pouvoir ne se trouve ni dans les élections, ni au Parlement. Les décisions se jouent dans les conseils d’administration des grandes entreprises et dans les couloirs des ministères, où hauts fonctionnaires passant du public au privé, conseillers ministériels et politiciens professionnels gouvernent au service des plus riches.
La nomination d’une énarque comme Lucie Castets au nom du NFP n’aurait évidemment rien changé à la donne, de même que tous les gouvernements de gauche institutionnelle se sont toujours pliés aux désiderata des grands patrons. Car les grands capitalistes sont prêts à tout pour empêcher que leur fortune et leur pouvoir soient remis en cause : fuite de capitaux, comme Bernard Arnault lui-même l’a pratiquée lorsque Mitterrand est arrivé au pouvoir, campagnes médiatiques [1] mise au chômage partiel, fermetures d’usine, sabotage de la production, de l’administration, mise en place de syndicats pro-patronaux et de milices patronales etc.
En général, ils n’ont pas besoin d’aller si loin, la gauche s’avérant vite aussi conciliante que la droite. Ce ne sont pas quelques amendements, quelques lois, quelques taxes, ni même quelques ministres de gauche qui pourront reprendre leur pouvoir aux grands capitalistes. On ne peut décider que sur ce que l’on contrôle et que l’on possède. Cette société de politiciens corrompus au service des capitalistes ne pourra être remise en cause que par la mobilisation de celles et ceux sans qui aucune richesse n’est produite et sans qui rien ne tourne : les travailleuses et les travailleurs.
Sans exproprier les grands capitalistes, sans leur retirer leur contrôle sur la production et sur la politique, les travailleuses et les travailleurs auront toujours cette fâcheuse impression, au travail comme dans les élections, de se faire continuellement voler.

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